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Littérature

Pierre-André Taguieff : « L’antisionisme est devenu la forme dominante de la judéophobie »

Dans un entretien accordé à l’Arche magazine, le philosophe, politologue et historien des idées est revenu sur les nouvelles configurations antijuives ainsi que sur l’histoire de l’antisémitisme. Des thématiques largement explorées dans nombre de ses ouvrages, comme La Nouvelle Judéophobie paru aux éditions Mille et une Nuits, Une France antijuive ? édité chez CNRS Editions, ou plus récemment L’antisémitisme, aux éditions PUF.

L’Arche Magazine – Vous employez dans vos ouvrages les termes de « judéophobie », d’«antijudaïsme», ou encore d’« antisémitisme ». Quelle différence faites-vous entre ces formes d’expression de la haine des Juifs ?

Pierre-André Taguieff – Par le mot « antijudaïsme », je désigne le rejet des Juifs (peuple, ethnie ou nation) et du judaïsme (religion et forme de culture) fondé sur des arguments théologico-religieux, principalement d’origine chrétienne. Il faut clairement distinguer l’antijudaïsme comme hostilité à base religieuse de l’antisémitisme comme hostilité à fondement racial, racialiste ou raciste. Dans cette perspective, l’antisémitisme peut se définir comme l’ensemble des réactions contre l’émancipation des Juifs. Il apparaît donc comme un produit de l’époque moderne.

Il faut souligner le caractère mal formé du mot « antisémitisme », tributaire d’une vision raciale de l’histoire fondée sur la thèse de la lutte entre les « Sémites » et les « Aryens » (ou « Indo-Européens »), depuis longtemps abandonnée par les anthropologues, les historiens et les linguistes en Occident. Elle date d’une époque où l’on confondait ordinairement la langue et la race, où l’on passait des langues sémitiques à la « race sémitique » ou aux « races sémitiques ». La doctrine professée par ceux qui se disaient « antisémites » a été désignée par le mot « antisémitisme » (Antisemitismus), créé en 1860 et repris en 1879-1880 comme un étendard par l’idéologue et agitateur antijuif Wilhelm Marr, fondateur d’une « Ligue des antisémites » en septembre 1879.

La racialisation explicite de la « question juive » indique l’entrée dans un nouveau régime de judéophobie, post-religieux, marqué par l’attribution au « Juif » de caractères raciaux invariables, physiques et mentaux. Dans cette nouvelle forme de judéophobie, il n’est plus question de distinguer entre différentes catégories de Juifs : tout Juif, parce que juif, est désigné comme incarnant le « péril juif ». Telle est la première conséquence pratique, dont les conséquences politiques sont considérables, de la diffusion de l’idéologie antisémite.

J’utilise le mot « judéophobie », moins connoté, en tant que terme générique. On peut identifier ainsi la judéophobie antique (ou l’antijudaïsme païen) qui visait à la fois le judaïsme-religion et la judaïcité-peuple, la judéophobie théologico-religieuse chrétienne, dite ordinairement « antijudaïsme », la judéophobie antireligieuse des Lumières, la judéophobie anticapitaliste, révolutionnaire et socialiste, la judéophobie raciale et nationaliste, c’est-à-dire l’antisémitisme proprement dit, et la judéophobie post-antisémite contemporaine, structurée par l’antisionisme radical.

L’Arche magazine – Vous avez conceptualisé ce que vous appelez la « nouvelle judéophobie ». Quelles en sont les caractéristiques ?

Pierre-André Taguieff – Seize ans après le début, en octobre 2000, de la dernière vague antijuive mondiale, la France demeure l’un des pays les plus touchés par la haine des Juifs. Le diagnostic que j’avais dressé fin 2001, dans La Nouvelle Judéophobie (essai publié en janvier 2002), est largement confirmé. J’y avais notamment identifié l’émergence, à côté des formes persistantes mais résiduelles du vieil antisémitisme nationaliste d’extrême droite, d’une configuration antijuive inédite, située au point de confluence des mobilisations islamistes et des mouvements antisionistes radicaux d’extrême gauche. Tels sont toujours en 2016, dans l’espace idéologico-politique français, les trois fronts antijuifs observables, formés respectivement par les nationalistes, les islamistes et les gauchistes antisionistes. Le phénomène est observable autant dans l’opinion et le champ idéologique que dans les comportements. Au niveau élevé des faits antijuifs (actions violentes, menaces, injures, etc.) recensés depuis l’année 2000 s’ajoutent les massacres de Juifs commis par des jihadistes, de Merah à Coulibaly. En matière de haine des Juifs, il y a donc une exception française, que je me suis efforcé d’expliquer.

Aujourd’hui, la haine antijuive est portée par un antisionisme radical mâtiné de complotisme, un propalestinisme de propagande savamment orchestré et une islamisation croissante de la cause palestinienne, instrumentalisée par tous les islamismes (qu’ils soient chiites ou sunnites). Le propalestinisme fonctionne comme un puissant mythe victimaire, capable d’engendrer de la compassion et de l’indignation morale, de nourrir des passions militantes et de conduire à un engagement total, celui de fanatiques prêts à mourir en « martyrs ». Il marque l’entrée dans un nouveau régime de judéophobie, fondé sur l’attribution exclusive aux Palestiniens des traits d’un peuple messianique dont le salut dépend de la négation d’Israël.

L’Arche magazine – Il existe donc une nouvelle configuration de la haine antijuive, mais, avec le retour des nationalismes, le mythe du Juif hors-sol ne risque-t-il pas de refaire surface ?

Pierre-André Taguieff – Le thème du Juif « cosmopolite », « sans patrie » ou « internationaliste » a été marginalisé, sans disparaître pour autant, depuis que l’antisionisme est devenu la forme dominante de la judéophobie. Dans la rhétorique antijuive contemporaine, les Juifs, stigmatisés en tant que « sionistes », sont au contraire accusés de nationalisme, de racisme, de colonialisme et d’impérialisme. Les amalgames polémiques « antisionistes » consistent à assimiler le « sionisme » à « une forme de racisme », et l’État d’Israël à un État raciste, sur le modèle du Troisième Reich ou du régime d’apartheid de l’ancienne Afrique du Sud. L’instrumentalisation de l’antiracisme est l’un des principaux traits de la nouvelle configuration antijuive. Il fait couple avec la diabolisation complotiste du « sionisme » comme puissance occulte mondiale, accusée de dominer, opprimer et exploiter tous les autres peuples. Ce « sionisme mondial » est bien entendu une pure construction mythique, une chimère.

À supposer qu’elle puisse être définie comme une forme spécifique de xénophobie, c’est-à-dire une haine mêlée de crainte à l’égard du peuple juif perçu comme peuple étranger et hostile, la judéophobie se caractérise d’abord, voire se singularise, par sa permanence ou sa persistance dans l’Histoire, ce qui lui a valu d’être baptisée « la haine la plus longue » (Robert S. Wistrich), ensuite par sa forte charge mythique, indissociable de ses sources théologico-religieuses chrétiennes (puis musulmanes), et corrélativement par son intensité (culminant dans la diabolisation), enfin par l’universalité de sa diffusion, impliquant une capacité d’adaptation aux croyances particulières des cultures affectées. Dans chaque configuration antijuive, on reconnaît à la fois des thèmes d’accusation invariants, des représentations stigmatisantes nouvelles et des reformulations de rumeurs ou de stéréotypes négatifs. La répétition des motifs antijuifs légués par la tradition n’exclut ni l’intégration de nouvelles accusations, ni la métamorphose des anciennes.

L’Arche magazine – Pour combattre l’antisémitisme, la dénonciation suffit-elle ?

Pierre-André Taguieff – Le phénomène judéophobe étant l’effet de plusieurs causes ainsi que des interactions de ces dernières, il faudrait pouvoir agir sur la plupart d’entre elles pour espérer au moins limiter les dégâts. Le djihadisme, c’est-à-dire l’ennemi visible, se fonde sur une vision du monde qui s’oppose absolument à la modernité occidentale, en particulier à la sécularisation et au pluralisme caractérisant les sociétés libérales-démocratiques. La vieille question de la lutte intellectuelle contre le fanatisme à base religieuse revient à l’ordre du jour.

Deux fronts me paraissent devoir être privilégiés : d’une part, lutter contre la progression de l’imprégnation islamiste dans les milieux de culture musulmane et, d’autre part, remplacer par la connaissance et l’analyse du conflit israélo-palestinien la vulgate propalestinienne qui se diffuse aujourd’hui largement, avec l’israélophobie qui l’accompagne, relayée par de nombreux médias.

Mais ce programme de lutte se heurte à un obstacle principal, qui tient à ce que la judéophobie contemporaine est d’extension planétaire, ce qui lui fait perdre une grande partie de ses traits nationaux. Dès lors, il est vain de définir un programme strictement national de lutte contre l’actuelle vague antijuive. Cette lutte est aujourd’hui indissociable d’une lutte multidimensionnelle contre la séduction exercée par l’islamisme radical, une lutte qui ne peut être efficace qu’à la condition d’être menée au plan mondial. Cette lutte globalisée reste aujourd’hui de l’ordre du projet utopique, compte tenu de la multiplicité des facteurs à considérer et de leurs interactions complexes. L’inquiétude est donc justifiée. Elle présente cependant l’avantage de nous interdire de baisser la garde.