Judaïsme et homosexualité : voix plurielles et internationales  |  Gérard Collomb : « Il faut mener le combat pour sanctionner les auteurs d’actes et de paroles antisémites »  | 

Le dernier numéro

avril 2018

N° 671

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

Loading ... Loading ...
Littérature
Aucun commentaire

Les séminaires de Benny Lévy

photo de Sophie Bassouls

« Il faut conserver les individualités dans le collectif », nous dit Gilles Hanus.

Qu’est-ce qui fonde une communauté authentique ? Dans son dernier ouvrage, L’épreuve du collectif, Gilles Hanus tente d’analyser la crise du collectif que nous traversons. Ni l’État, ni le marché, ni les partis politiques ne semblent plus suffire pour fonder un sentiment d’appartenance à une communauté. Les Lois apparaissent désormais comme des mesures impersonnelles dont les citoyens ne sont plus auteurs. Comment alors retrouver une communauté authentique qui fonde un collectif susceptible de conserver les individualités ?

Élève de Benny Lévy, Gilles Hanus est professeur de philosophie, animateur de l’Institut d’études lévinassiennes et directeur de la publication des Cahiers d’études lévinassiennes.

 

L’Arche : Vous avez découvert la philosophie à travers les séminaires de Benny Lévy à Paris VII. Quelles ont été vos impressions ?

Gilles Hanus : Benny Lévy m’intriguait parce qu’il était réputé pour avoir été le secrétaire particulier de Sartre. Pour autant, je m’étais rendu à ses séminaires sans savoir à quoi m’attendre. Platon occupait dans ses réflexions une place privilégiée. Je me souviens de cet homme, lisant Platon, et qui, à chaque fois qu’il pose une question au texte, me donne l’impression de s’adresser à moi. Je le revois commenter le texte en marchant, rire parfois, s’arrêter subitement et questionner les étudiants en les regardant droit dans les yeux. Il donnait l’impression de construire sa pensée sur le vif. Plus tard, j’ai pu constater que tout était minutieusement préparé. Il détonnait singulièrement dans le monde universitaire.

 

L’étude des textes philosophiques par Benny Lévy était-elle inspirée de ses pratiques talmudiques ?

Il avait cette capacité à prendre les textes extrêmement au sérieux sans pour autant avoir envers eux une révérence servile. Il défendait cette règle : il est possible de tout demander à un texte. Car il avait, au fond, cette conviction que les grands textes contenaient véritablement les réponses et qu’il fallait les faire parler. Cette audace, il la tenait certainement de ses études talmudiques.

 

Benny Lévy avait été l’homme de deux « communautés » : celle révolutionnaire de la gauche prolétarienne, et plus tard, celle du judaïsme. Comment était-il passé de l’une à l’autre ? Et pourquoi la communauté révolutionnaire est-elle apparue sans issue ?

La radicalité des discours doit un jour se traduire en actes. Or Benny Lévy n’était pas certain de pouvoir assumer une telle éventualité fatidique. Ce problème d’ailleurs, faisait écho aux écrits de Sartre : pour lui, la communauté révolutionnaire ne pouvait se fonder qu’à travers des actes irréversibles. C’était sacrifier l’éthique au politique.

 

Dans votre dernier livre, vous déclarez : « Je nomme épreuve une situation critique, au sens ancien du terme, qui est aussi son sens médical : qui débouche sur la mort ou la guérison ». En quoi aujourd’hui avons-nous affaire à une situation critique ?

C’est un lieu commun d’affirmer que nous sommes en crise : crise économique, républicaine, de l’école. Je partage ce constat. Mais selon moi, la crise que nous traversons est avant toute chose celle du collectif et de la communauté. Aujourd’hui, la communauté semble réduite à la définition qu’en donne Aristote, c’est-à-dire qu’elle ne serait qu’un regroupement d’hommes visant un intérêt commun. De même pour le collectif – et là, j’emprunte ma définition à Sartre – il semble se limiter à un groupement sériel, c’est-à-dire à un groupe uni par quelque chose d’extérieur à lui, à la manière dont on peut dire qu’un groupe de gens qui attend l’autobus forme un groupe pour celui qui les regarde par la fenêtre. C’est une unité extérieure aux sujets. Ces deux ensembles ne suffisent pas à constituer une communauté authentique.

 

Est-ce à dire que l’État ne suffit plus pour produire un sentiment d’appartenance à la communauté nationale ?

C’est là le cœur du problème. Dans Liberté et Commandement, Lévinas conçoit l’État comme la forme la plus aboutie de la rationalité politique car elle repose sur des institutions objectives. Or aujourd’hui, cette forme est problématique : les sujets politiques n’ont plus le sentiment que les lois se font en leur nom. La loi est désormais vécue comme quelque chose d’extérieur au sujet et qui lui fait obstacle.

 

Les Lois ont-elles donc perdu leur « esprit » ?

Les Lois ont en effet perdu la capacité de s’adresser en propre à différents sujets. Le rapport intime à l’esprit des Lois a disparu. Chez Franz Rosenzweig, on note une distinction importante entre loi et commandement : le commandement a la faculté de s’adresser à chacun en propre, à la manière dont les dix commandements s’adressent directement à chaque sujet à la seconde personne : « Tu ne tueras point » ; la loi, elle, est d’une formulation universelle qui tend à valoir pour tous sans s’adresser directement à chacun. La loi ne renvoie ainsi qu’à un espace commun impersonnel. Nous sortirons de la crise que nous traversons lorsque nous retrouverons un rapport intime à la loi. Il y a, me semble-t-il, l’esquisse d’une solution chez Platon. Dans son dialogue Les Lois, Platon envisageait que les Lois soient précédées d’un préambule capable d’en transmettre le sens et la « saveur ». C’était une façon d’inclure chaque citoyen dans cet espace de rationalité qu’est la loi. La Loi devenait ainsi à la fois un moyen de gouverner mais aussi un outil d’enseignement.

 

Que serait alors une « communauté authentique » ?

A défaut de pouvoir proposer une solution générale, je me contenterai de reprendre le modèle de la communauté d’étude. A l’Institut d’études lévinassiennes, qu’observe-t-on ? Des hommes – Juifs ou non – se retrouvent pour travailler ensemble sur des textes et des problèmes, dans un climat de chaleureuse confrontation. On assiste alors à constitution d’une communauté qui n’est jamais impersonnelle et où il est possible de mettre en commun le singulier. Lévinas insistait considérablement sur cette situation de face à face qu’est le rapport d’enseignement. Car à travers cette configuration, on retrouve une rationalité partagée quand la loi échoue sur ce point.

 

Que pensez-vous du mouvement de Nuit Debout ?

Il est difficile de cerner un mouvement aussi hétéroclite. Il semble en effet exprimer ce besoin de construire une appartenance collective, mais il y manque, me semble-t-il, la dimension de l’étude. Il se situe dès lors dans l’espace de l’opinion et du consensus au sens faible.

 

Gilles Hanus, L’épreuve du collectif. éd. Verdier. Derniers ouvrages : Penser à deux ? Sartre et Benny Lévy face à face, éd. L’âge d’homme. N°13 des Cahiers d’études lévinassiennes : L’État de César.