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Religion

Avant son suicide, une mère de famille témoigne sur son calvaire de femme haredi

Photo by Avi Dishi/FLASH90

L’histoire d’Esti Weinstein, retrouvée morte fin juin dans sa voiture près d’Ashdod a bouleversé Israël. Cette mère de famille qui avait quitté le milieu ultra-orthodoxe et n’avait plus revu six de ses sept enfants, avant de se suicider, a laissé derrière elle un manuscrit où elle raconte son calvaire.

 

Sur sa dernière photo publiée sur Facebook, Esti Weinstein, les cheveux mi longs au vent, tee-shirt ajusté pose souriante derrière ses lunettes de soleil. Rien ne laisse voir le calvaire, intime, que cette femme de 50 ans traverse depuis des années.

Née dans une éminente famille de la secte hassidique Gur , l’une des plus strictes de l’ultra-orthodoxie juive, Esti Weinstein se marie à 17 ans et donne naissance à 7 filles. Il y a 8 ans, elle décide de quitter ce monde dans lequel elle vit comme dans un carcan. Son choix de la liberté aura un prix. Le prix le plus lourd qu’une mère puisse payer : six de ses 7 filles ne la reverront plus jamais et la considère comme morte.

Israël a découvert cette femme qui est devenue symbole du martyr des dérives de l’extrémisme religieux le 26 juin, lorsque après des jours de recherche, la police a retrouvé son corps inanimé dans une voiture garée près de la plage d’Ashdod. Esti Weinstein avait laissé une note « Dans cette ville, j’ai donné naissance à mes filles, dans cette ville, je meurs à cause de mes filles »

Ensevelie de fleurs 

Le lendemain de la découverte du corps de sa mère, sa fille Tami, la seule à avoir suivi sa mère lors de son passage au monde laïc, avait affronté les caméras et expliqué qu’elle se battrait pour pouvoir organiser une cérémonie qui respecterait les dernières volontés de sa mère et qui lui ressemblerait. Une cérémonie où laïcs et religieux se mélangeraient dans la tolérance et le pardon. La jeune femme avait même saisi, avec succès, un tribunal pour obtenir le report de l’enterrement, le temps de mettre tout le monde d’accord.

Et ce mardi 28 juin, dans la chaleur du cimetière Yarkon, ils étaient donc des centaines, dont beaucoup d’anonymes bouleversés par l’histoire de cette femme, à se presser autour du corps d’Esti enroulé d’un linceul et enseveli par les fleurs.

Les deux mondes, laïcs et religieux se sont côtoyés sans se pardonner. Deux cérémonies, une laïque et une religieuse se sont succédé.

Son père, le rabbin Menachem Orenstein qui a pris la parole, a assumé que sa fille était devenue depuis 8 ans une étrangère. « C’est difficile pour moi de parler de toi. Pour moi, tu seras toujours comme tu étais au cours des 43 premières années de ta vie, quand tu étais pure ».

Son compagnon, avec lequel elle vivait dans la petite ville d’Azor, dans le centre du pays, a lui aussi lancé un avertissement amer.

« Au cœur de chaque religion se trouve un noyau d’unité, et c’est la source de la vie. Mais malheureusement, il a été transformé en idéologie. Ne laissez aucun rabbin vous conduire à la haine et à l’aliénation. La douleur d’être rejeté par vos enfants est énorme. Ceux qui quittent la religion choisissent la liberté, mais le chemin n’est pas facile ».

« Malade et blessée »

Pendant ses années de solitude et de combat pour être autorisée à revoir la chair de sa chair, Esti écrivait un livre, un manuscrit en hébreu de 183 pages qui selon ses mots raconte sa vie de « mère, douloureuse, de femme qui a été mise en pièce, malade et blessée».

Ce projet de livre qu’elle avait intitulé, « Faire sa volonté » est l’un des seuls témoignages existant sur ce monde ultra fermé de la Hassidut Gur. Elle y décrit son mariage, une vie de réclusion physique et morale régie par les « takanot », un corpus de directives qui définit un « mariage pur » dans les règles intransigeantes de la Hassidut Gur.

Durant leur mariage, son mari ne l’a jamais appelée par son nom, écrit Esti Weinstein.

« A l’époque je ne connaissais pas la signification du mot « romantique », mais je sentais très fort que je voulais l’entendre prononcer mon nom. Parfois, je marchais derrière lui dans la maison comme une ombre et j’imaginais qu’il se tournerait soudain et dirait ce mot merveilleux. »

Le drame d’Esti est devenu un symbole en Israël, où le nombre de Juifs ultra-orthodoxes, souvent jeunes, à quitter leur milieu est en pleine explosion. Il n’existe pas de chiffres officiels, mais ils seraient des milliers chaque année à franchir ce pas vers l’inconnu, poussés par un profond mal-être, le sentiment d’être « né différent » et par des frontières de plus en plus poreuses avec le reste de la société israélienne via internet et le monde du travail.

Parfois au moment de leur départ, leur famille, qui les considère comme « perdus », organise même une « shiva ». Bien souvent pour ces « sortants », comme on les appellent en hébreu, il n’y a pas de retour en arrière possible, la coupure est totale et les cicatrices indélébiles.