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avril 2018

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Les révolutions de Leonard Cohen

À 82 ans, le poète et musicien qu’est Léonard Cohen vient tout juste d’annoncer la sortie d’un nouvel album intitulé « You want it Darker ». Ce nouvel opus sortira à l’automne, après le 21 septembre, jour de son anniversaire. Il est d’ores et déjà possible de savourer quelques précieuses secondes du morceau titre dans l’excellente série télévisée britannique « Peaky Blinders ». Toujours prêt à nous surprendre et nous étonner, ce Mensch de la chanson nous délivre un 14ème album, produit par son fils Adam Cohen. Un nouveau chapitre écrit avec la même intransigeance et urgence qu’à ses débuts. Compte tenu de cette actualité, il nous a semblé bon de partager une rencontre récente avec Jean-Claude Kuperminc co-auteur du livre « Les Révolutions de Leonard Cohen » récemment publié aux Presses de l’Université du Québec.

L’Arche : Pouvez-vous nous présenter le colloque sur Leonard Cohen qui s’est déroulé à l’institut Lévinas et dont le livre reprend les débats ?

Jean-Claude Kuperminc : Ce colloque est un projet commun entre les universitaires canadiens et français, ainsi qu’avec d’autres intervenants venus d’horizons différents. C’est un vrai mélange: il y a des spécialistes de l’histoire de la musique, des écrivains et des musiciens. Chantal Ringuet, chercheuse à la chaire de l’Université Concordia en études juives au Canada, est à l’initiative du projet. Elle travaille depuis plusieurs années avec Pierre Anctil, sur la littérature et la sociologie des juifs du Canada, et aborde, par extension d’autres sujets. L’Institut européen Levinas dirigé par Gérard Rabinovitch repose sur l’idée d’ouvrir un champ de recherche dans un large domaine qu’il définit lui-même comme les humanités juives, en mettant l’accent sur l’influence de la pensée juive dans beaucoup d’aspects de la culture et de la société.

Comme notamment l’apport de la pensée juive dans les musiques populaires ?

Oui, c’est un des thèmes qui m’intéressent de par ma fonction de Directeur de la Bibliothèque de l’Alliance israélite universelle, et par goût de la culture populaire qui commence à rentrer dans le champ universitaire: ce que l’on a appelé un moment les mauvais genres, la bande dessinée, la musique pop et rock. Il est beaucoup plus fréquent de parler aux Etats-Unis ou au Canada de l’influence des Juifs sur la bande dessinée ou le cinéma qu’en France.

Revenons à Leonard Cohen, quelles sont ses révolutions ?

Les révolutions, c’est peut-être l’idée que Leonard Cohen introduit constamment dans son écriture de la nouveauté, et ce depuis les débuts. Révolutionnaire ou pas, il est avant tout un poète. Pour beaucoup, Leonard Cohen c’est d’abord le chanteur folk qui nous a fait rêver et accompagné beaucoup de nos (r)évolutions. Pour les canadiens, c’est aussi un auteur et un poète issu de la scène avant-gardiste Montréalaise.

Ce livre vient nous éclairer sur son travail d’écriture qui est plutôt méconnu en France…

C’est un des axes importants de ce livre qui n’est ni une biographie de Leonard Cohen, ni un lexique de ses chansons. Grâce aux propositions des intervenants, c’est à chaque fois, une vision et une approche différente sur la place de ses textes et de sa poésie, en faisant peut-être nous aussi notre révolution autour de son œuvre.

Il y a aussi son engagement politique…

Là encore en France on a une vision un peu édulcorée de Leonard Cohen. On a souvent dit que c’était un chanteur de l’amour, de la nostalgie mais il n’y a pas que ça. Une chanson comme Le Partisan ou d’autres que l’on peut qualifier de militantes, se positionnent vraiment dans une vision de détestation de la guerre et s’accompagnent paradoxalement d’une certaine violence. Le recueil Flowers for Hitler, par exemple, avec son arrivée très tôt dans le cercle de la poésie et de la littérature, a fait scandale au Canada. Il y a une revendication humaniste qui est très présente et qui perdure encore aujourd’hui dans ses chansons.

 Leonard_Cohen

Son œuvre est imprégnée du judaïsme, de mysticisme ?

Leonard Cohen utilise encore et toujours les formes de la liturgie juive dans ses chansons et ses poèmes qui sont imprégnées de la trame narrative juive biblique. Cela démontre sa connaissance intime de la chose. Il a d’ailleurs élargi sa palette en s’inspirant aussi bien des formes cabalistiques du Zohar que du Bouddhisme Zen, et toujours dans une recherche, solide et humaine, de la profondeur. Selon la tradition familiale, les Cohen descendent des Kohanim. Il n’a ni changé son nom, ni utilisé de pseudonyme et n’est pas devenu Dylan, comme un certain Zimmerman. Pour citer Gérard Rabinovitch, il faudrait entendre l’ensemble de l’œuvre de Léonard Cohen comme un « Shir Hashirim », un « Cantique des Cantiques » à la fois profane et spirituel de notre temps. Un chant qui dit le roman de l’homme tentant d’advenir à son humanité. Écoutez l’ensemble de son œuvre chantée avec ce viatique et vous verrez, c’est éblouissant.

Le texte de Jean-Claude Ghrenassia parle du choix d’une errance musicale ?

Leonard Cohen a toujours cherché d’autres influences que celles ancrées dans la culture américaine que ce soit sur ces textes ou sa musique. Sur sa technique de chant, on remarque qu’au fil du temps sa voix tombe de plus en plus dans les graves. Pourtant dans ses derniers albums, il renouvelle toujours et de manière très habile la mélodie par l’utilisation des chœurs féminins, comme un relais de ses textes.

Quelles sont ses chansons les plus marquantes pour vous ?

C’est le Partisan, Lover, lover, lover, ou Hallelujah bien sûr… J’ai commencé à les écouter à l’âge de seize ans, dans les années 70, et les écoute encore aujourd’hui.

L’un des textes du livre évoque une sorte de trinité Mysticisme-Poétique-Existentialisme dans l’œuvre de Cohen.

Oui ça justifie assez bien le propos des humanités juives. C’est à dire que même dans la culture populaire, lorsque l’on creuse on arrive à trouver dans le fond des éléments importants du judaïsme. Mais il n’est pas question de l’ethniciser ou de l’essentialiser. Lors des journées d’études, des pauses musicales d’une extraordinaire qualité se sont succédées par un groupe de musiciens formés autour du bassiste et producteur Jean Claude Ghrenassia. C’était un complément indispensable aux conférences. On pouvait ainsi à la fois entendre le texte et écouter le jeu et l’intelligence de la composition musicale de Leonard Cohen.

Il y a eu aussi des ajouts aux textes issus du colloque

Oui, comme le texte de Naïm Katan, un immense écrivain canadien, juif originaire de Bagdad élevé dans les écoles de l’Alliance israélite universelle. Il est passé par la France puis par Montréal. Il a fait découvrir un grand nombre d’auteurs par le biais d’émissions culturelles à la radio canadienne. Il nous raconte sa rencontre avec le jeune Leonard Cohen…

Notamment à travers un auteur comme Irving Layton…

C’est un peu le passage des générations à travers les rencontres qui se montre ainsi. Là aussi ça fait parti de cette histoire de l’immigration juive, voire de ses déracinements. Leonard Cohen, en plus d’être le fils spirituel d’Irving Layton, dira de ce très grand poète juif d’origine roumaine: « Je lui ai enseigné comment s’habiller, et il m’a enseigné comment vivre pour toujours ».

 

You don’t know me from the wind

Le vent ne t’a pas dit qui je suis

You never will, you never did

Tu ne le sauras jamais, tu ne l’as jamais su

I’m the little jew

Je suis le petit juif

Who wrote the Bible

Qui a écrit la Bible

I’ve seen the nations rise and fall

J’ai vu l’essor et la chute des nations

I’ve heard their stories, heard them all

J’ai entendu leurs histoires, je les ai tous entendus

But love’s the only engine of survival

Mais l’amour est le seul moteur de survie

Leonard Cohen – The Future – 1992