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Plus sombre et sublime album de Leonard Cohen

C’est le 14éme album- en 50 années d’une vertigineuse carrière- que publie le chanteur canadien. Mais à 82 ans, Leonard Cohen n’a plus rien à prouver, ni à lui-même ni à personne. « You Want It Darker » ( tu veux que cela soit plus sombre) est sans doute la force sombre qui l’anime désormais. Avec tout le pouvoir de son légendaire « parlé-chanté », notre poète juif ultime nous offre un véritable kaddish paradoxalement profane et pieux à la fois, qui lui ressemble tant. Ces huit chansons, aussi noires que sublimes, en 36 toutes petites minutes et 14 secondes, n’en sont que plus précieuses, comme si nous savions au fond de nous, mais sans vouloir l’admettre, que l’ami Leonard a décidé de tirer sa révérence. Chacune de ces compositions, à sa manière, est un adieu, un dernier sourire à conserver imprimé à jamais dans l’esprit de tous ceux qu’il a su toucher si durablement de son art.

 Sur la pochette de « You Want It Darker », le bras de Leonard Cohen sort du cadre noir, pour tenir une cigarette allumée. Au-delà du symbole de la « dernière cigarette », le choix du noir en évoque un autre. On songe immédiatement au sublime « Blackstar » que David Bowie a publié deux jours avant sa mort, comme une ultime pirouette. Blackstar/étoile noire et « You Want It Darker »/tu veux que cela soit plus sombre, l’analogie entre les deux messages est troublante. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Cohen sait qu’il est au crépuscule de sa vie. Ces dernières années, où il n’a eu de cesse de tourner de scène en scène, pour compenser l’escroquerie d’un manager véreux, dont il a été victime, ont aussi été les plus épuisantes. Il a aussi dû se résigner à voir partir Marianne Ihlen, sa muse norvégienne qui lui a inspiré sans doute ses plus belles chansons « Bird On the Wire », « Hey, That’s No Way To Say Goodbye » et surtout la prodigieuse « So long, Marianne ». Juste avant qu’elle ne ferme les yeux, terrassée par le cancer, la dernière lettre de Leonard lui est parvenue : « nos corps ne font que se dégrader, alors je crois que je te suivrai très bientôt. Au revoir ma vieille amie, mon amour sans fin. On se retrouve plus loin sur la route. ». Tu veux que cela soit plus sombre, cette affirmation prend alors tout son sens testamentaire, dés la chanson-titre qui ouvre cet album.

Leonard Cohen y multiplie les symboles, à l’instar de cet « hineni, hineni  ( me voici, me voici ), je suis prêt oh Éternel, scandé à la fin de chaque couplet et porté par le chœur vibrant de the Congregation Shaar Hashomayim synagogue choir, la chorale d’une synagogue de Québec, fondée en 1846, qui fait de cette composition une véritable prière laïque. Puis, de sa voix caverneuse et si apaisante, le chanteur nous offre le parlé-chanté le plus émotionnel depuis Gainsbourg avec « Treaty », sans doute LA perle noire de ce disque abyssal à la pure poésie ténébreuse. « I’m angry and I’m tired all the time » (je suis en colère et je suis tout le temps fatigué) admet-il. Et l’on veut bien te croire, Leonard. Comme une chanson d’amour pour toujours, « On The Level » se laisse porter par le gospel puissant de la choriste Dona Glover, tandis que Cohen explique « I turned my back in the devil, I turned my back on the angel too ( j’ai tourné le dos au diable, mais j’ai aussi tourné le dos à l’ange), multipliant ainsi les symboles religieux, pour mieux les endosser. Cohen aime tant se jouer de l’ombre et de la lumière. Dans chaque chanson, il dissimule ses symboles, comme dans cette néo-country mélancolique intitulée « Leaving the table » ( quittant la table) où il se dit « out of the game », littéralement hors-jeu. De même, le slow aérien « If I Didn’t Have Your Love » doit compter parmi les love-songs les plus noires jamais composées par l’homme de Montreal.

Chaque chanson est ainsi prétexte à nous saluer une dernière fois, comme avec le triste tango « Traveling Light » où il chante « Traveling light is au revoir » (voyager léger est un au revoir) puis « goodnight goodnight my fallen star ( bonne nuit, bonne nuit mon étoile déchue). Le violon semble pleurer et un bouzouki nous rappelle Hydra, l’ile grecque merveilleuse où le jeune poète est tombé follement amoureux de Marianne. Décidément, même les sons ont une symbolique chez Cohen. Et l’on n’est donc pas surpris de retrouver the Congregation Shaar Hashomayim synagogue choir dont les voix hantent un second titre, l’irrésistible « It Seemed A Better Way », pour encadrer la fragilité à fleur de peau de la voix presque tremblante d’un vieil homme si exceptionnel.

La vie et la liturgie juive semblent ici ne faire plus qu’une pour cette prière profane ou cette poésie religieuse, au choix de l’auditeur. Leonard Cohen n’a-t-il pas grandi dans une synagogue construite par ses ancêtres ? Peut-être cela constitue-t-il le socle de son sentiment si profond d’appartenir à notre tribu ? Enfin, « Steers Your Way », avant la reprise de « Treaty », clôt ce long dialogue entre Cohen et ce Dieu qu’il n’a jamais cessé tout au long de sa vie de questionner. Enregistré avec la complicité de son fils Adam Cohen et quelques virtuoses invités comme Alisson Krauss ou le guitariste Bill Bottrel, « You Want It Darker » tient toutes les funestes promesses de son titre.

Cependant, si à l’écoute de ce disque, Leonard Cohen semble parfaitement apaisé, au point qu’il se dit manifestement prêt à affronter ce qui l’attend, cela ne signifie pas pour autant que nous le soyons. Nous ne sommes décidément pas prêts à tourner la page Cohen. Et l’émotion extrême que nous procurent ces chansons en est la preuve la plus flagrante. Leonard, s’il te plait, reste encore un peu parmi nous…