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France

Appel pour la vérité sur le meurtre de Sarah Halimi

Alexandre Devecchio est journaliste au Figaro, responsable du Figarovox. Noémie Halioua est journaliste à Actualité Juive. Ensemble, ils ont initié un appel signé par une quinzaine d’intellectuels qui a eu un large écho. Leur objectif : que toute la vérité soit faite sur le meurtre de Sarah Halimi.

L’Arche : Vous êtes à l’origine d’un appel signé par une quinzaine d’intellectuels français pour « que la vérité soit faite sur le meurtre de Sarah Halimi ». Pourquoi cet appel?

Alexandre Devecchio et Noémie Halioua – William Attal, le frère de Sarah Halimi, a contacté Noémie le 18 mai après un article paru sur le sujet dans l’hebdomadaire Actualité Juive. Il ne comprenait pas pourquoi presque deux mois après les faits, qui se sont déroulés le 4 avril dernier en pleine campagne présidentielle, la presse restait silencieuse sur ce meurtre d’une violence pourtant inouïe ainsi que sur les circonstances dans lesquelles celui-ci s’est déroulé. Rappelons que Sarah Halimi, Française de confession juive, âgée de 65 ans, mère de trois enfants et retraitée, a été torturée à son domicile aux cris d’ « Allah akbar » puis défenestrée. L’autopsie révélera plus d’une vingtaine de fractures sur son corps et son visage. Son agresseur, Kobili Traoré, 27 ans, est un voisin. Tandis qu’il s’acharne sur Sarah Halimi, il la qualifie de « Sheitan » (démon en arabe), déclame des sourates du Coran et crie « Allah akbar » plus d’une dizaine de fois. La police prévenue par des voisins se rend sur place, mais n’intervient pas, effrayée par les incantations du criminel qui laissent supposer un acte terroriste. Kobili Traoré est finalement interpelé sans heurt tandis que Sarah Halimi gît morte sur le sol. Il est interné d’office en psychiatrie sans avoir été entendu alors qu’il n’a jamais eu d’antécédent psychiatrique. Sarah Halimi ne pouvait être reléguée dans l’oubli. Il fallait mettre en lumière sa tragédie qui est aussi une tragédie française. Nous savions que la voix d’intellectuels aussi respectés qu’Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Elisabeth Badinter, Pascal Bruckner ou Michel Onfray aurait plus de force et d’écho que la nôtre.

L’Arche : Qu’est-ce qui vous a amenés à douter de la présentation des faits qui a été faite jusqu’à présent?

A.D. et N. H. : Les faits n’ont pas été présentés de manière mensongère, ils ont été tout simplement éludés par la plupart des médias. Et à ce jour, aucune télé française ne s’est emparée de l’affaire. Avant d’engager nos journaux respectifs, il a fallu faire un travail d’enquête. Nous avons interrogé la famille. Nous nous sommes rendus sur le terrain pour discuter avec les voisins. Nous avons eu accès à certaines pièces du dossier. Nous avons jugé que nous avions assez d’éléments et que deux mois après le drame, il était temps de le faire connaître à l’opinion.

L’Arche : Avez-vous des éléments qui permettent de remettre en cause la lenteur de l’institution judiciaire en la matière, et notamment le fait que le caractère antisémite n’ait pas été retenu sur le moment?

A.D. et N. H. : Le temps de la justice n’est pas le temps médiatique. Il est sain que la justice prenne le temps d’enquêter avant de se prononcer de manière catégorique. Plus surprenant est la discrétion des médias au moment même où aucun détail de l’affaire Fillon n’était épargné aux Français. Sans se prononcer sur le caractère antisémite ou islamiste du crime, la monstruosité des faits commandait que les médias s’y intéressent. Il y a tout juste un an, la défenestration d’un chat à Nice a fait couler beaucoup  plus d’encre que celle de Sarah Halimi. Le coupable a été condamné à deux ans de prison ferme. S’il était déclaré pénalement irresponsable de ses actes, le meurtrier de Sarah Halimi pourrait, lui, échapper à la prison.

L’Arche : Comment expliquez-vous ce silence médiatique ?

A.D. et N. H. : Il faut savoir que les journalistes, soumis au rythme de l’info en continu, se contentent trop souvent d’en rester à la dépêche AFP et n’ont pas le temps d’investiguer. Dans ce cas précis, ils ont peut-être également obéi à un réflexe de prudence encore redoublé par le contexte brûlant de l’élection présidentielle. Le meurtre de Sarah Halimi a eu lieu alors que Marine Le Pen était encore donnée en tête au premier tour. Certains d’entre eux ont pu avoir peur d’être accusés de faire le jeu du FN ou craindre sincèrement de jeter de l’huile sur le feu sans élément suffisant. A leur décharge, il faut noter que les institutions communautaires ont également été particulièrement prudentes. Ces dernières ont fait la chasse aux fausses rumeurs.     

L’Arche : Quelle est votre conviction sur le caractère antisémite et/ou islamiste de ce crime ?

A.D. et N. H. : Plusieurs éléments troublants méritent d’être soulignés et portés à la connaissance du public. Kobili Traoré a le profil de beaucoup d’islamistes radicaux violents: un passé de délinquant, un casier judiciaire très lourd avec des condamnations multiples dans des affaires de drogues, plusieurs séjours en prison. La veille du meurtre, il avait passé sa journée à la mosquée de la rue Jean-Pierre-Timbaud (XIe), connue pour être un foyer d’islamisme radical. Par ailleurs, Kobili Traoré ne pouvait ignorer la judéité de sa voisine. La retraitée était une femme pieuse qui portait la perruque caractéristique des juives orthodoxes. Ses petits-fils venaient lui rendre visite en kippa. L’une des filles de Sarah Halimi déclare avoir été, dans le passé, traitée de «sale juive» par une des sœurs de l’agresseur de sa mère. Une voisine de Sarah Halimi nous a expliqué que les islamistes faisaient règner « la terreur » dans le quartier.

L’Arche : Comment jugez-vous de l’écho qui est donné aujourd’hui encore à cet appel?

A.D. et N. H. : A la fois extraordinaire et insuffisant. La tribune a été lue par plus de 150 000 personnes et relayée notamment par Le Point et le JDD. Nous regrettons cependant le silence des politiques et des chaînes de télévision. Antisémite ou pas, préméditée ou pas, l’affaire Sarah Halimi illustre la décomposition sociale et culturelle de notre pays. C’est une histoire française qui nous concerne tous.