D’un continent à l’autre  |  Tout l’art de Goscinny  |  De la haine ordinaire  |  La Douleur, en voyages intérieurs

Le dernier numéro

janvier 2018

N° 670

Votre formule (abonnement annuel)

6 numéros par an

A partir du numéro

J'ai lu et j'accepte les conditions générales d'abonnement.

Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

Loading ... Loading ...

Les détours en forme de ronde

Le cinéaste et écrivain Robert Bober, à travers son nouveau film Vienne avant la nuit, nous conte sa recherche familiale et historique dans une Europe peuplée de ses fantômes.

 

En quête de la stèle de son arrière-grand-père – Wolf Leib Fränkel – dans les chemins labyrinthiques de la mémoire, le réalisateur nous interroge sur le passé, le présent et l’avenir de la société viennoise. Plus encore, ce film-essai révèle la lumière cinéphilique et la poésie yiddish qui sommeillent en chacun de nous. Robert Bober est né en 1931 à Berlin dans une famille juive polonaise. Ses parents fuient le nazisme en 1933 pour venir s’installer à Paris, ville où il apprend successivement les métiers de tailleur, potier et éducateur.

Un jour, après avoir répondu à une annonce dans un journal, il devient assistant à la réalisation pour François Truffaut sur les films Les Quatre cents coups (1959), puis Tirez sur le pianiste (1960), et Jules et Jim (1962). Il est l’auteur d’une centaine de films documentaires et de plusieurs livres dont Quoi de neuf sur la guerre ? prix du Livre Inter en 1993. Ses films sont imprégnés de souvenirs, de faits, d’archives, de traces. Que ce soit dans Cholem Aleichem : un écrivain de langue yiddish (1967), ou Récit d’Ellis Island (1980) film co-écrit avec Georges Perec ; ou dans ses portraits d’écrivains (Queneau, Balzac, Flaubert, Kafka) ou de peintres (Alechinsky, Van Gogh…), Robert Bober annote, écrit, reprend, réécrit du tournage jusqu’au montage. Par un travail perpétuel, partant de l’ébauche à la finitude, cette œuvre questionne plus que jamais les êtres et les choses qu’il va lui être donné d’observer et de filmer.

Ouvrant en citant le formidable prologue de La Ronde (1950) de Max Ophüls, Vienne avant la nuit déclare son amour à ce cinéma qui recrée de toutes pièces la capitale autrichienne. Symbole d’une Europe lumière et flamboyante, la Vienne du début du siècle est habitée par des écrivains comme Arthur Schnitzler, Stefan Zweig ou Joseph Roth et symbolise le refuge de toutes les pensées. De la publication du manifeste du sionisme de Theodor Herzl à l’antisémitisme dissous dans toutes les couches d’une société qui le manifeste avec ampleur lors de l’Anschluss en 1938, Vienne est aussi la cité des paradoxes. Robert Bober y emprunte des chemins de traverse et part à l’exploration de sa mémoire cinéphilique, familiale et historique. La photo de Wolf Leib Fränkel, son arrière-grand-père, déjà présente dans le film Réfugiés provenant d’Allemagne, apatride d’origine polonaise (1976), est l’une des images originelles qui va déclencher ce voyage.

« Il y a cinq ans, j’ai eu l’idée de filmer le portrait de mon arrière-grand-père que je n’ai pas connu et qui est la personne qui m’a transmis le plus de choses. Il est mort deux ans avant ma naissance en 1929. Réalisant des films, je suis sensible à la lumière, sûrement parce qu’il était ferblantier et que les objets, comme les bougeoirs qu’il fabriquait, ont toujours été allumés les jours de fête. Sa photo a été dispersée dans ma famille. Elle est devenue un lien qui nous lie chacun aux autres. Je me suis dit que j’aimerais aller voir où était la tombe de mon arrière-grand-père, et à travers ça, faire un parcours dans lequel je dirais tout ce qu’il m’a transmis à son insu. »

Comme beaucoup de juifs polonais, Wolf Leib Fränkel tente de rejoindre New York dans les années vingt afin de s’y installer et de pouvoir y faire venir sa famille. Il sera refoulé d’Ellis Island suite à ses examens médicaux. Sans un sou, il revient en Europe pour choisir de s’établir à Vienne et s’installe dans le quartier juif de Leopoldstadt où demeure aujourd’hui encore une communauté hassidique. Des décennies après, Robert Bober, son arrière-petit-fils, vient se perdre dans les allées d’un cimetière-forêt où les animaux sauvages et la végétation ont semble-t-il repris leurs droits sur l’humanité. Dans ce labyrinthe de souvenirs historiques et généalogiques, il faut un guide, un fil d’Ariane. Le cinéaste le trouve par sa propre voix vibrante et émouvante.

Lisant avec douceur et précision, la voix off nous donne à écouter une histoire réécrite tout au long des années et des repérages que le cinéaste effectue dans plusieurs espaces de Vienne. C’est une balade du temps composé à travers les cafés, places, rues, chemins, hôtels, trains… La voix intègre plusieurs clefs de compréhension sans pour autant être au premier plan. Parfois, des sons naturels captés interviennent : un pic-vert dans le cimetière, les pas des chevaux d’un fiacre sur les pavés ou le son des manèges du Prater. Puis le silence à nouveau, entre les sons avant que les mots ne reviennent.

Enfin, il demeure une belle place pour la musique de Denis Cuniot et de Yom avec l’un de ces moments magiques parsemés dans Vienne avant la nuit. « Les musiciens étaient imprégnés du propos du film et savaient parfaitement dans quel esprit je le faisais. Au début, lors du voyage en train, on entend l’Arpeggione sonata de Schubert avec tous ces écrivains que je porte dans ma valise, pour arriver au final par ce nigoun joué par Denis Cuniot et Yom quand il y a l’image de la tombe retrouvée de mon arrière-grand-père. »

Revenons au prologue citant La Ronde car il nous met sur la voie. Cet ajout à la nouvelle de Schnitzler par Max Ophüls commence ainsi : « Où sommes-nous ? Ici dans une rue ? Ici dans un studio, sur une scène ? Nous sommes à Vienne… 1900 : nous sommes dans le passé. J’adore le passé, c’est tellement plus reposant que le présent et tellement plus sûr que l’avenir. » Robert Bober se reconnaît plus que jamais dans cette séquence comme dans ce réalisateur qui, comme ses parents, s’est exilé en 1933. Cette description de Vienne, filmée avec la force de la nostalgie et les souvenirs d’Ophüls, entre en résonance avec la démarche entreprise dans Vienne avant la nuit. L’autre clin d’œil cinéphilique est l’une des séquences les plus émouvantes du film. Robert Bober parvient à reconstituer, à sa manière, la scène du train factice de Lettre d’une inconnue, autre chef-d’œuvre d’Ophüls, pour laisser ainsi l’imaginaire parler. Plus de paysages, plus de montagnes, mais à la place des peintures qui se déroulent devant nos yeux. Des représentations des scènes de la vie de Wolf Leib Fränkel en Galicie.

Le passé reconstitué sous une forme graphique, picturale, et qui défile devant nos yeux étonnés, éblouis, émus, même si chaque détail ne peut être saisi avec exactitude en une seule projection. Le cinéma de Robert Bober est comme cela, il passe comme les comètes sur la toile céleste. D’une beauté saisissante et éphémère, il se fait annonciateur d’événements passés et peut-être à venir. Construit avec une infinie sagesse, Vienne avant la nuit est l’un de ces films gardiens de la mémoire, de la parole, de l’émotion et de la lumière toute entière.