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juillet 2018

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France

Wormser et Adler sur Clemenceau

 

Nous publions une lettre adressée à l’Arche par M.Marcel Wormser, Président de la Société des Amis de Georges Clemenceau, et la réponse d’Alexandre Adler.

 

Monsieur le Directeur,

Nous avons été, pour le moins, très surpris à la lecture de l’article intitulé « Clemenceau ou la rédemption dans un opéra bouffe » paru en pages 52 à 54 de l’Arche au sein d’un dossier sur l’antisémitisme.

Notre premier étonnement fut de constater que l’auteur qui se dit historien ignore l’Histoire qu’il évoque :

– il est de notoriété historique que Georges Clemenceau était personnellement et fermement athée, d’où le caractère étrange du propos « une fidélité plus discrète mais incontestable à un protestantisme de l’ouest … »

– la défaite électorale de Clemenceau n’est pas située « au milieu des années 1880 » mais date de 1893,

– « le cyprès protestant qui domine sa tombe (celle de Clemenceau) à Sainte Hermine » est une étrange vue de l’esprit. Georges Clemenceau est enterré au côté de son père Benjamin Clemenceau à la ferme du Colombier sur la commune de Mouchamps au pied d’un cèdre planté par ce dernier en 1848.

Notre deuxième étonnement est la violence inutilement haineuse des termes employés : « haine pathologique », « paranoïa », « sinistre fauteur de guerre », « brute aboyeuse », « son sadisme névrotique » sont des expressions qui ne trouvent écho, touchant Clemenceau, que dans les débordements ignobles des pires anti-dreyfusards.

Notre troisième étonnement est l’insulte faite gratuitement à la mémoire de Georges Mandel, ce pur Français israélite, martyr des Allemands, qui a été injurié toute sa vie parce qu’il était juif et patriote, sans avoir été jusqu’ici traité de « bâtard ».

Mais puisque votre dossier concernait l’antisémitisme et aussi Clemenceau, permettez-nous de vous indiquer quelques citations qui auraient été plus appropriées :

– l’antisémitisme est, par définition, la négation des droits de la conscience, l’affirmation du privilège, de l’intolérance et de l’iniquité (L’Aurore, 19 janvier 1898),

– le problème capitaliste n’est pas un problème de race ou de religion. Le prolétariat juif est peut-être de tous le plus misérable. Quand on ferait flamber tous les ghettos de la terre, cela n’émanciperait pas un seul vivant … Ce n’est point par des persécutions de dissidents que nous réussirons à accomplir en nous-mêmes l’évolution libératrice qui est la clef de la transformation sociale attendue. A considérer l’ensemble des milliardaires de ce monde, la haute banque juive n’en est qu’une minorité. Quand, plus heureux que le crucifié juif, nous aurons éveillé la plus grande pitié des faibles de l’humanité tout entière, quand nous aurons enrayé l’esprit de lucre sans frein, cause de tant de maux, les égoïsmes féroces des juiveries ou des chrétiens, vaincus du même coup, devront se réconcilier, dans la justice et dans l’amour (La Dépêche du Midi, 12 mars 1898),

– on a fait beaucoup d’honneur à l’antisémitisme en le discutant sérieusement à la Chambre, ce n’est pas une doctrine, c’est un cri de mort, un écho de vieille barbarie qui peut mettre encore en mouvement des foules sauvages mais ne nous apporte rien que ruines et tumultes sanglants (L’Aurore, 25 décembre 1898),

– on se propose de pousser à la haine, au massacre des juifs, et de passer beaucoup de sabres au travers du corps de ceux qui les défendent comme ils défendraient les chrétiens contre les juifs, si la conscience chrétienne était menacée par Israël … Dans aucun temps, dans aucun pays, il s’est rien vu de comparable à ces appels prémédités à la guerre civile (L’Aurore, 27 janvier 1899).

C’est en vous priant, Monsieur le Directeur, de ne pas considérer la présente comme l’exercice d’un droit de réponse mais en vous laissant libre d’en faire usage que nous vous adressons l’expression de notre considération attristée.

Marcel Wormser

Président de la Société des Amis de Georges Clemenceau

 

LA REPONSE D’ALEXANDRE ADLER :  

« Malheur par qui le scandale arrive », cette phrase fort explicite de l’Evangile s’applique évidemment à moi-même s’agissant de Georges Clemenceau. La lettre de Monsieur Marcel Wormser me touche d’autant plus que j’ai eu l’honneur d’être un ami proche de son cher frère, et que c’est à André Wormser que je dois d’avoir pu, une après-midi d’hiver, visiter le lieu d’inhumation de Clemenceau à Sainte-Hermine.

Je n’ai éprouvé alors que recueillement pour la figure du Grand Homme et émotion, comme nous tous, en pensant à son courage indomptable dans l’Affaire Dreyfus. Je sais aussi que le père de Monsieur Marcel Wormser aura été tout au long de sa vie un jeune normalien fougueux, devenu un sage politique exemplaire et un fidèle dans toutes les circonstances de la mémoire du président du Conseil qu’il servit avec honneur aux moments décisifs de 1918. Les engagements d’André Wormser, nombreux et toujours estimables, humanitaires, au service des harkis qu’il n’abandonna jamais après son service parfois héroïque en Algérie, les causes juives les plus variées auxquelles il conférait la légitimité des israélites français de pure historicité et, ajouterais-je, son humanité et son attention constante aux autres qui accompagna à la continuité de son père un goût jamais démenti de ce grand banquier pour l’engagement politique.

Tout cela, bien sûr, compte d’un poids écrasant dans cette lettre de contrition que j’adresse à Monsieur Marcel Wormser mais, dois-je le dire, pas tout à fait de reniement de moi-même. Je laisse de côté le lapsus calami qui date les débuts de l’Affaire de Panama des débuts des années 1880 alors que mon interlocuteur fait allusion à la défaite de Georges Clemenceau en 1893, laquelle faillit avoir raison de sa carrière politique. Sur ce point du reste, j’ai écrit sans ambiguïtés que Clemenceau fit montre dans l’Affaire de Panama qui lui fut tant reprochée par l’extrême droite maurassienne, de courage civique et de hauteur de vue géopolitique qui devrait conduire à faire taire à jamais ceux qui crurent en avoir fini avec lui.

Second point de détail : n’étant pas au fait de ses deux inhumations successives, je suis resté frappé, et dans une sorte d’admiration poétique par la présence du beau cyprès de sa maison de Sainte-Hermine. Tout le monde sait dans nos provinces de l’Ouest (mais aussi dans le Gard) que les protestants, même ceux qui dans la discrétion avaient fait mine d’accepter la révocation de l’Edit de Nantes, conservaient une sorte de foi intacte en faisant pousser chez eux ce bel arbre. Je suis évidemment persuadé, comme tout historien de la région, que la famille Clemenceau qui appartient au cœur du pays vendéen à la petite minorité « bleue » trouve évidemment ses racines dans la Résistance plus ou moins tacite à la percussion du protestantisme dans ces régions. Rien là, à mes yeux, compte tenu du destin très voisin de la famille maternelle de mon épouse, que de glorieux et de très honorable.

Si nous passons donc sur ces deux querelles tout à fait secondaires et qui n’atteignent nullement la fascination ambivalente que je continue d’éprouver pour Georges Clemenceau j’en viens maintenant, et par respect du lecteur, à mes convictions profondes : comme le disait si bien Shylock dans le Marchand de Venise, « if you prick us, do we not bleed ? ». Si vous nous transpercez, ne saignons-nous pas ? Il existe en effet en France, surtout dans les années 1920-1939, et surtout dans nos provinces d’Alsace, une minorité de juifs germanophones, originaires de l’Empire allemand ou de l’Empire austro-hongrois (dans mon cas ce sont les deux) qui n’ont cessé d’être méprisés et rejetés par des israélites français patriotes pour lesquels, en plein Strasbourg, nous demeurions des « boches ». Pire encore, certains de nos pères avaient fait leur devoir comme soldats ou officiers et en avaient été récompensés par des décorations, signes à leurs yeux d’infamie parmi tous et dans le cas de mes deux grands parents maternel et paternel avaient été les plus élevées.

Eh bien, quitte à me faire traiter « d’indigène de la République » moi aussi, je n’ai pas oublié le chagrin de cette génération des miens, et surtout je me suis interrogé très tôt sur les responsabilités politiques écrasantes que certains antidreyfusards de premier plan ont joué dans le lynchage de Caillot, puis sa déchéance civique en 1917, dans l’assassinat de Jaurès explicitement revendiqué par écrit dans de nombreuses publications et plus généralement dans l’organisation peu spontanée d’une fièvre nationaliste qui finit par emporter les dernières défenses de la civilisation européenne.