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La Traviata à Bastille : Dan Ettinger et Marina Rebeka illuminent un mélodrame éternel

« Hier, ce fut un fiasco. Est-ce ma faute ou celle des chanteurs ? Seul le temps jugera  », écrivait Giuseppe Verdi à un ami au lendemain de la première de La Traviata, huée à la Fenice de Venise le 6 mars 1853. L’oeuvre allait pourtant devenir l’un des opéras les plus joués au monde.

Ce drame amoureux, social et réaliste continue d’inspirer les plus grandes figures de l’art lyrique et au-delà, comme en témoigne le spectacle proposé par l’Opéra Bastille jusqu’au 28 février 2018, et la mise en scène du cinéaste Benoît Jacquot.

Si La Traviata, littéralement « la dévoyée » (du verbe « traviare » signifiant « détourner du droit chemin ») innove et provoque quelques scandales autour de son écriture avant de devenir un modèle pour des générations de compositeurs, elle est l’un des classiques absolus du panthéon lyrique.

Exclusion sociale, préjugés, sacrifice, amour contrarié, sont les principaux thèmes du livret abordés dans le cadre du Paris des années 1850, et plus particulièrement dans le Paris de la grande bourgeoisie et des courtisanes. L’histoire de La Traviata est celle du destin malheureux de Violetta, personnage inspiré de l’adaptation théâtrale du roman “La dame aux Camélias” d’Alexandre Dumas fils, lui même tiré de la vie de Marie Duplessis, authentique héroïne tragique de la vie mondaine de la capitale quelques années en arrière.

Ce rôle mythique est un rêve de soprano d’autant qu’il constitue un colossal défi de chanteuse mais aussi de comédienne. Et c’est bien ce que nous éprouvons physiquement avec la grandiose proposition de Benoit Jacquot (Les Adieux à la Reine , Trois cœurs, Le Journal d’une femme de chambre), Marina Rebeka dans le rôle titre, et Dan Ettinger, le chef d’orchestre israélien emmenant avec intelligence la partition mythique. Dans un décors aux éléments de l’époque originale volontairement disproportionnés : un lit, un arbre, un escalier gigantesque auprès desquels les acteurs paraissent amoindris et l’Olympia de Manet en symbole sociétal, la tension dramatique nous tient en haleine.  “Scénographiquement, ce que j’ai essayé de signifier, assez symboliquement et à la fois très réellement, c’est ce monde de la fin du XIXe (…) Il n’y a pas d’anachronisme visible, ce qui a compté pour moi, c’est d’essayer de ramener chaque tableau à un élément qui serait comme la partie pour le tout : une partie d’un décor hypothétique qui prend la place du tout et qui devient ce que l’on appelle en grammaire une métonymie, le tout des choses”. Benoît Jacquot joue avec des proportions fausses, faussées, « traviatées », et les conventions, comme il l’indiquait lui-même lors des premières représentations, au risque de choquer avec une Anina artificielle.

Une ambiance quasi surréaliste toutefois au service du chant et de l’interprétation bouleversante de la lettone Marina Rebeka, dans une performance aussi vocale que de tragédienne, portée par la direction de Dan Ettinger. Une parfaite osmose entre ces deux derniers que le maestro israélien érige en principe. Réputé à l’écoute, empathique et respectueux par ses pairs, Dan Ettinger fut 5 années durant l’assistant de Daniel Barenboim. Son talent technique et son inspiration humaine inondent le “vaisseau” parisien de Bastille cette saison, alors qu’il vient d’être nommé chef principal de l’Orchestre Symphonique d’Israël, en plus de ses mêmes fonctions auprès du New Tokyo Philharmonic Orchestra, de l’Orchestre Philharmonique de Stuttgart, et de celle de directeur musical du Nationaltheater de Mannheim.

“Les gens pensent que mon métier n’est qu’affaire de musique. Pourtant, il s’agit autant d’interactions et de gestion humaine, de savoir inspirer les autres et d’être également inspiré par eux. À mon sens, les chefs d’orchestre qui ne réalisent pas que ce métier se compose de ces deux dimensions, passent à côté de quelque chose de fondamental, en particulier s’il s’agit d’opéra”, explique-t-il à Tutti il y a quelques mois. Brillant.

Le prodige accompagnera également Anna Netrebko et Plácido Domingo, qu’on ne présente plus, pour 3 sessions exceptionnelles les 21, 25 et 28 février 2018.

Aline Le Bail-Kremer

 

La Traviata, de Giuseppe Verdi, à l’Opéra Bastille jusqu’au 28 février 2018

Direction musicale : Dan Ettinger

Mise en scène : Benoît Jacquot
Violetta Valéry : Marina Rebeka/Anna Netrebko les 21, 25, 28 février

Flora Bervoix : Virginie Verrez

Annina : Isabelle Druet

Alfredo Germont : Rame Lahaj / Charles Castronovo les 21, 25, 28 février

Giorgio Germont : Vitaliy Bilyy /Plácido Domingo les 21, 25, 28 février

Crédits Photos : Emilie Brouchon, Opéra national de Paris