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juillet 2018

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Quelle actrice incarna le mieux à l'écran la mère juive contemporaine ?

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Littérature
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La chronique d’une suivante

L’œil était dans la tombe et regardait Agnès. Des phrases courtes traquant une vérité enfouie dans les tréfonds du cœur, une grammaire volontairement surannée, un vocabulaire élaboré, l’écriture de Sarah Emmerich nous transporte dans l’univers intérieur d’une femme de quarante ans, fille d’un survivant des camps d’extermination.

Quand un père, donne les clés pour  réussir dans la vie, les enfants grandissent généralement selon le modèle. Agnès ne fait pas exception à la règle : de brillants diplômes universitaires, une curiosité  érudite pour les choses politiques et l’histoire avec un grand H, un parcours professionnel sans fautes en tant que «nègre» pour les plus hautes sphères de la Mairie de Paris. Mais quand ce père tout puissant, rescapé d’Auschwitz, éprouve un mal être profond, ça rejaillit en capillarité sur ses enfants, en l’occurrence Agnès et sa sœur. Cette dernière est mutique alors que l’héroïne, sous la plume crue et dénuée de tabous de l’auteur,  compartimente son existence de façon implacable. Il y a la souris des villes, grise et austère comme la pluie qui tombe sur les toits de Paris et la femme de la nuit, papillon aux ailes de soie, qui se recouvre de couleurs chatoyantes, parée pour offrir son corps dans l’intimité de clubs libertins et faire fondre une colère sur laquelle elle ne parvient pas encore à mettre de mots. Agnès  ne peut approcher les hommes qu’ainsi et  c’est ainsi.  « J’aimais que plusieurs s’échinent à me faire perdre la tête ». Elle ne déteste pas les hommes mais n’en aime aucun au singulier. Il y en a bien eu  un mais leur histoire s’est terminée en eaux de boudin.

Or Agnès ne peut plus se contenter de ces petits arrangements avec elle-même. Son père vient de mourir et le sentiment de loyauté à son égard qui entrave et attache, est en train de se fissurer. A l’Hôtel de Ville où elle rejoint chaque jour son bureau en sous-sol, la nouvelle équipe de « Madame La  Maire » composée de jeunes gens aux dents longues, sème le doute et la pagaille dans son cerveau bien fait. Et surtout,  il y a quelqu’un qui la suit, depuis quelque temps, trop longtemps pour ne pas s’en alarmer.

Pourvue  d’une oreille absolue (les bruits font plic-plic-plic, pschitt, shlak), elle  en est sûre : c’est une femme qui la prend en filature. Pourquoi ? Est-ce son ancien amant qui la fait suivre ? Le fantôme de son père, dont la terrible histoire de déporté a été enregistrée par la Fondation Spielberg et que l’on retrouve en début de chaque paragraphe ? La part d’ombre d’Agnès, peut-être d’ailleurs sa meilleure ennemie ?

Quand on découvre au fil des pages, l’ultra violence qui habitait son père et l’austérité imposée dans l’appartement familial de son enfance, « nous ne faisions pas Noël parce que nous étions juifs, nous ne fêtions pas Hanoukka car nous étions athées, nous ne fêtions pas non plus les anniversaires au prétexte que la vie n’est pas un cadeau. Pas question d’écouter de la musique et nous n’avions pas la télé », on comprend pourquoi cette femme est une solitaire qui a du mal avec la définition d’un amour serein et quotidien. A l’image de son père d’ailleurs. Ce qui est survenu dans l’enfer  d’Auschwitz  a nécessairement eu un impact sur l’historien de l’art et père de famille de deux filles qu’il est devenu. Cela n’excuse pas tout mais apporte un éclairage.

Telle sa «suivante», le lecteur accompagne pas à pas, sans jamais s’essouffler,  la quête identitaire d’Agnès. On espère qu’elle parviendra à s’échapper enfin de sa prison mentale, à se défaire de  ses vieux oripeaux, à s’éloigner  de cette vision restrictive de l’essence féminine.

Grâce à une rencontre qui se dessine en pointillé et à une décision inattendue de sa sœur la douce et jolie Gisella – un passage bouleversant du roman – Agnès retrouvera son humanité, son unicité.  Pour le plus grand plaisir du lecteur qui ne peut se prendre que  d’affection pour Agnès, agaçante parfois dans sa façon complaisante de parler d’elle, divertissante dans son observation des coulisses de l’Hôtel de Ville, courageuse et honnête dans sa démarche pour apprendre à s’aimer, à aimer.

Sarah Emmerich, La Suivante. Editions Flammarion.