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Iran 2018, la Révolte des Femmes

 

Entretien avec Maryam Faghih Imani, fondatrice et présidente du Center for Cultural Diplomacy and Development, à la pointe de la lutte pour un Iran libre et démocratique.

 

Un vent de révolte a soufflé sur l’Iran à la fin du mois de décembre 2017. Une vague de manifestations a déferlé sur le pays et s’est rapidement propagée dans une quarantaine de villes. Suscitées au départ par le fort taux de chômage et la cherté des denrées de base, elles ont vite tourné à la contestation du régime islamique en place. Le bilan des vingt-et-un jours du soulèvement se monte à vingt-cinq morts et trois mille arrestations.

Fille d’un Ayatollah qui fut le compagnon de route de Khomeini et une figure de la République islamique (L’Arche, n° 259, avril 2016) Maryam Faghih Imani, fondatrice et présidente du Center for Cultural Diplomacy and Development, « fellow » au McCain Institute for International Leadership, est à la pointe de la lutte pour un Iran libre et démocratique. Elle a animé une émission sur Manoto, chaîne de télévision en langue perse qui touche, via les satellites clandestins, de très nombreux téléspectateurs en Iran. Tous les sujets qui restent tabous dans une République islamique qui opprime les femmes y ont été abordés : le contrôle des naissances, leurs droits en cas de divorce et leur libre accès à l’université. Elle fait ici le point sur ce soulèvement qui se prolonge, actuellement, par le phénomène spectaculaire des femmes qui retirent leur voile en plein cœur de Téhéran.

 

L’Arche : « Ayatollahs laissez-nous tranquilles ! », tel est le titre de l’article que vous avez publié lors du récent soulèvement. En quoi ce titre exprime-t-il ce qui le distingue de la « révolution verte » de 2009 ?

Maryam Faghih Imani : Malgré l’admiration que j’ai éprouvée en 2009 pour ces manifestants courageux qui étaient descendus en masse dans la rue, je n’ai jamais pensé que la « révolution verte » allait entraîner des changements majeurs. Ses leaders, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi, qui étaient tous deux candidats aux élections présidentielles contre Ahmadinejad, avaient fait partie du régime et y avaient occupé des postes élevés, l’un comme Premier ministre, et l’autre, comme porte-parole du Parlement. Ils avaient donc prêté, comme tous les responsables politiques en Iran, le triple serment d’allégeance à l’Islam shiite, au Guide suprême – l’ayatollah Ali Khamenei – et au régime iranien. Lorsque Moussavi était au pouvoir, il a pris des mesures antidémocratiques et de nombreux opposants politiques ont été exécutés. En 2009, il devenait soudain le symbole de la démocratie ! Et il passait aux yeux des occidentaux pour un « réformateur », « libéral » et « modéré » ! L’opposition, si courante dans les médias occidentaux, entre « réformateurs » et « conservateurs » ou « ultraconservateurs » est trompeuse. Les uns et les autres sont partisans d’une Constitution fondée sur la Sharia. Les réformes que Moussavi préconisait en 2009 étaient mineures et ne remettaient pas en question le régime en place.

Par contraste avec la déception que j’ai ressentie en 2009, la récente révolution me remplit d’optimisme et d’espoir. Son but n’est plus d’obtenir quelques réformes mais de remplacer la République islamique par un régime démocratique. C’est ce dont témoignent les slogans qui ont été scandés par les manifestants : « Khamenei, il est temps de partir », « À mort Rouhani », « À mort, le dictateur ». La « révolution verte » avait surtout rassemblé des représentants de la classe moyenne, des étudiants et des intellectuels, elle s’était déroulée principalement dans les grandes villes. Le récent soulèvement a commencé, au contraire, dans les petites villes et les villages et a touché des gens d’origines fort différentes. C’est cette aspiration à l’avènement de la démocratie qui fait l’unité d’un mouvement qui n’a pas de leadership mais qui vient du peuple.

 

D’autres slogans montrent que certains protestataires ont la nostalgie de l’époque du Shah et souhaitent la restauration de la monarchie. D’autres manifestent le renouveau du nationalisme. N’y a-t-il pas là une contradiction avec les aspirations démocratiques dont vous parlez ? Faut-il dire, comme le mentionne un article paru dans le magazine américain Commentary, que « le nouvel Iran qui émergerait de ce soulèvement pourrait ne pas être un État libéral au sens occidental » ?

Nous avons de quoi être fiers de notre culture et de notre histoire. Pourtant, pendant quatre décennies, le régime des Mollahs a tout fait pour nous retirer notre identité iranienne-perse et nous imposer une identité shiite-musulmane. Certaines fêtes perses traditionnelles ont été interdites et les costumes colorés propres aux différentes ethnies ont été remplacés par l’uniforme du hijab noir. « Non à Gaza, non au Liban, ma vie pour l’Iran » : ce slogan par lequel certains ont protesté contre le soutien financier important du régime au Hezbollah ou au Hamas manifestait aussi leur attachement à leur identité nationale. Ce nationalisme n’est pas une menace pour la démocratie. Ceux qui luttent contre le régime au nom de la grandeur de l’Iran contribuent, au contraire, à son avènement.

Nous avons un grand avantage sur les pays arabes voisins où a eu lieu le Printemps arabe. Nous avons eu l’expérience d’une sorte de démocratie en Iran, avant 1979 et la Révolution islamique. Une démocratie, pas au sens politique puisque le régime en place était celui, répressif et autoritaire, du Shah, mais au sens où l’on pouvait choisir librement d’être religieux ou laïc, de porter ou non le hijab, de boire de l’alcool ou d’aller au cinéma. Ce sont ces libertés qu’un bon nombre d’Iraniens voudraient retrouver et cela pousse certains d’entre eux à souhaiter le retour du fils aîné du Shah, Rezah Pahlavi, tout en s’opposant à la restauration de la monarchie absolue du temps de son père. Ils sont pour l’instauration d’une monarchie constitutionnelle dont les pouvoirs seraient limités et contrôlés par le Parlement.

 

Le soulèvement a pris fin, officiellement, au mois de janvier. Le mouvement de contestation ne s’est pas essoufflé pour autant. Des femmes dont le nombre ne fait que croître s’opposent publiquement à la loi qui impose le port du voile, au risque d’encourir une forte amende et une peine qui peut aller jusqu’à dix ans en prison. En plein centre de Téhéran, elles montent sur des armoires électriques en brandissant un foulard blanc. Ce phénomène fait les gros titres de la presse internationale et de nombreux clips circulent sur les réseaux sociaux.

Agiter un bout de tissu, ce geste insignifiant en apparence, a un impact particulièrement fort en Iran. Imposer le voile a toujours été un moyen pour le régime d’exercer son contrôle non seulement sur le corps des femmes, mais sur l’ensemble de la population iranienne dont les femmes représentent plus de cinquante pour cent. Revendiquer le droit de s’habiller comme elles le souhaitent n’est donc pas seulement leur affaire, elle est celle de tous ceux, hommes ou femmes, qui luttent pour le respect des libertés fondamentales. C’est aussi un élément du combat contre les persécutions dont font l’objet les minorités ethniques et religieuses, et les membres de la communauté LGBT.

La Sharia opprime les femmes dans de nombreux domaines : l’héritage, la garde parentale en cas de divorce et tout ce qui ressort du droit familial. Elles doivent obtenir l’autorisation d’un membre mâle de leur famille pour faire des études ou une carrière. À notre époque où la visibilité est si importante, le droit le plus facile à défendre est celui, plus médiatique, de s’habiller comme on veut. C’est ce dont témoigne la large publication sur les réseaux sociaux des scènes où des femmes de plus en plus nombreuses enlèvent leur voile en pleine rue, comme l’a fait tout dernièrement Maryam Shariatmadari qui a été blessée à la suite d’une chute provoquée par un policier et qui est actuellement en prison. Les femmes iraniennes ont été le fer de lance de la révolte et c’est par elles qu’adviendra la démocratie !