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juillet 2018

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Littérature
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Les goûts et les éditeurs

La Collection Teamim, dirigée par Livia Parnes et Pierre-Emmanuel Dauzat, aux Éditions de la revue Conférence, a pour ambition de jouer un grand rôle dans le présentation des multiples facettes des cultures juives. Le succès du livre de Jasia Reichardt, Quinze voyages de Varsovie à Londres (1940-1945) annonce différents projets pour automne 2018. Rencontre avec Pierre-Emmanuel Dauzat.

 

L’Arche : Teamim est un pluriel. Pluriel pour les différentes saveurs que le judaïsme français n’ose pas toujours explorer ?

Pierre-Emmanuel Dauzat : Teamim est en effet un pluriel parce que le mot même dit la diversité des sens et des saveurs, et qu’il appartient à tout un éventail de registres, du domaine culinaire à celui de la cantillation, dont Meschonnic a bien montré la portée pour la compréhension du texte biblique. Cette nouvelle collection part du principe qu’il n’y a pas une culture, mais des cultures juives, et que nul n’en a le monopole. Pas plus les rabbins et les exégètes que les romanciers ou les anthropologues. Il s’agit de sortir du cloisonnement délétère et des exclusives en renouant avec l’idée chère à Salomon Reinach que le judaïsme est une « grande personne morale ». Contre les intégrismes de tous bords, rappeler que le judaïsme est moins une religion qu’une « civilisation religieuse complète », pour reprendre le mot du rabbin Eliezer Berkovits dont nous publions le chef-d’œuvre en novembre, La Torah n’est pas au ciel. Les façons d’appartenir au judaïsme ou de se définir par rapport à lui sont aussi diverses, et cette diversité ne se réduit pas aux oppositions surannées entre Israël et la Diaspora, Ashkénazes et Séfarades, Juifs et Goyim, croyants ou incroyants, modernes et anciens, hébraïsants ou yiddishisants, religieux ou profanes, poètes ou prosateurs. Tous auront leur place dans cette collection. Teamim est ainsi une façon de combler un manque au temple de nos « humanités », à côté des piliers grec et romain, manque obstinément ce que le critique littéraire Geoffrey Hartman appelle le « troisième pilier », celui du judaïsme sous toutes ces guises et dans la diversité de ses dimensions.

 

Pensez-vous que ces débats sont plus avancés aux États-Unis ?

Depuis plus d’une vingtaine d’années, l’université américaine a fait largement place aux « Jewish Studies ». Quelques-uns des plus grands talmudistes contemporains, aux États-Unis, ne sont pas des rabbis ou mènent parallèlement une carrière universitaire : Daniel Boyarin, Moulie Vidas, Talya Fishman, Shai Secunda, Sergey Dolgopolsky, Richard Kalmin, Jeffrey Rubenstein etc. La place donnée par l’université à ce domaine de recherche et au dialogue interreligieux se solde par une production scientifique et intellectuelle sans commune mesure avec la production française, où chacun a tendance à s’enfermer dans son pré carré. De la même façon, la féminisation des grands organismes juifs aux États-Unis amorce une révolution en profondeur dont la France est encore loin. De ce point de vue, la récente élection d’une femme à la tête du Jewish Theological Seminary contraste avec la difficulté que rencontrent chez nous les femmes rabbins.

A ce problème s’en ajoute un autre lié à la spécificité de la laïcité à la française. Aux yeux des institutions, le judaïsme est trop souvent réduit à son aspect typiquement religieux, au point que l’on hésite à donner un aval officiel à des recherches : tout ce qui est « juif » serait a priori confessionnel. Tout cela, vous en conviendrez, ne facilite pas l’ouverture au monde, ni la compréhension des mondes juifs par l’extérieur. À cet égard, les trois premiers titres de notre collection – Iasia Reichardt, Quinze voyages de Varsovie à Londres ; Adachiara Zevi, Monuments par défaut, et Elie Berkovits, La Torah n’est pas au ciel – entendent montrer comment le « fait juif » ne peut s’appréhender que par une diversité d’accents permettant de le saisir dans son imbrication avec les autres cultures.

 

En traitant de la question difficile de la rigidité des lois, Eliezer Berkovits peut-il nous permettre de mieux comprendre certains dangers de ses applications contemporaines ?

Eliezer Berkovits (1908-1992) – élève de Weinberg, un des plus grands spécialistes de la halakhah au xxe siècle – a été le dernier grand rabbin de Berlin avant d’émigrer in extremis en 1939. Toute sa réflexion intellectuelle et son engagement éthique ultérieurs ont été dictés par les difficultés rencontrées dans ses activités de rabbin avant la guerre. Ayant pu mesurer alors comment l’ossification de la halakhah l’avait empêché de sauver un certain nombre de femmes de la barbarie nazie, il a cherché et trouvé dans l’histoire de la halakhah les moyens qui permettaient de faire évoluer la loi, notamment au service de l’émancipation des femmes. Ses pages sur le get restent hélas d’une brûlante actualité en France après les récents scandales que l’on sait. Berkovits appartenait au judaïsme orthodoxe, mais sa priorité était de maintenir ouvert le dialogue avec les conservateurs et les libéraux qu’il entendait garder unis dans le même amour d’« Israël ». Là encore, sa lecture pourrait permettre de dépasser les crispations en rappelant que le pluriel est un élément constitutif du monde juif. Ses pages sur l’autorité dans le monde juif, le judaïsme, la laïcité et la démocratie n’ont rien perdu de leur pertinence. La Torah n’est pas au ciel fait partie de ces grands livres qui célèbrent l’universalité du judaïsme et rappelle aux Juifs comme aux autres que le mot Juif, n’en déplaise à Badiou, n’est jamais qu’une déclinaison du mot « homme ».

A paraître :

  • Adachiara Zevi, Monuments par défaut. Architecture et mémoire depuis la Shoah (sept 2018)
  • Eliezer Berkovits, La Torah n’est pas au ciel. Nature et fonction de la loi juive (nov 2018)