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Le Billet de Frédéric Encel

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juillet 2018

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1915 : meurtres avec préméditation

Photo by Hadas Parush/Flash90

Israël doit reconnaître le génocide arménien.

Sauf pour les négationnistes et ceux qui n’eurent pas l’opportunité – par manque d’enseignement en la matière ou par propagande d’État – d’en prendre connaissance, l’affaire historique est entendue : en 1915, un authentique génocide fut organisé par le gouvernement Jeune-Turc de l’Empire ottoman à l’encontre de la population arménienne d’Anatolie. Le triumvirat au pouvoir, dirigé par Talaat Pacha, mit tous les moyens à disposition de l’État pour spolier et anéantir les sujets arméniens par les balles, les viols, les rapts et la conversion à l’islam des enfants, et surtout par les privations, l’inanition et le harassement lors de marches de la mort vers les déserts de Syrie. Environ 1,5 million de personnes, essentiellement des civils, furent ainsi assassinées tout au long de 1915 et dans les années suivantes.

Le terme « assassinées » est ici essentiel qui caractérise la préméditation ; fi de l’argument contextuel (sensé atténuer ou altérer l’accusation de génocide pour de « simples » exactions en temps de guerre), selon lequel le front russe était proche et qu’il fallait en éloigner des sujets (prétendument) déloyaux risquant de constituer une cinquième colonne, des massacres de grande ampleur avaient déjà, en 1895, fait au moins 200 000 victimes. À l’époque, pas de front russe ni de Première Guerre mondiale…

Ce premier génocide du XXe siècle fut très tôt authentifié non seulement par de nombre de rescapés, de diplomates (tel l’ambassadeur américain Morgenthau, juif par ailleurs), de soldats allemands (Berlin était allié de Constantinople), puis d’historiens et de juristes internationaux dès les années 1943-45, mais encore par des juges turcs qui condamnèrent certains de ses préparateurs après la défaite de l’empire, en 1919 et 1920.

Pourquoi ce rappel d’évidence aux lecteurs de l’Arche ? Car ceux-ci sont sensibles au combat anti-négationniste et, en même temps, au sort d’Israël. Or l’État hébreu ne reconnaît toujours pas le génocide arménien. Certes, l’élite politique et institutionnelle ne le nie pas explicitement à la manière du négationnisme d’État turc et azerbaïdjanais (et de feu Shimon Pérès, tout Prix Nobel de la Paix et grand homme d’État fut-il), se contentant de ne pas se prononcer.

Mais ce schéma de distanciation ne suffit plus. Parce que l’impunité quasi-totale liée au génocide arménien et à sa négation turque a encouragé les barbares nazis à perpétrer le génocide juif, parce qu’Israël a accueilli le plus grand nombre de rescapés de la Shoah entre 1945 et 1949 et incarne une démocratie, parce que l’institution nationale israélienne Yad Vashem a reconnu le génocide des Tutsi rwandais et constitue un phare mémoriel universel en matière de recherche sur les génocides, Israël doit officiellement reconnaître le génocide arménien. Et l’évolution est positive.

Déjà en 2010, tandis que – jusqu’alors – seuls les trois députés du parti sioniste de gauche Meretz militaient pour la reconnaissance, vingt-sept autres de diverses tendances adoptaient une motion allant dans ce sens. Puis, très récemment, on passait de trente à une soixantaine de hevrei Knesset (sur cent-vingt) prêts à voter un texte de reconnaissance, avec, de surcroît, le soutien affirmé du président de l’unique chambre législative, l’ancien Refuznik Yuli Edelstein. Le chef de l’exécutif Benyamin Netanyahou reportait alors la tenue du débat mais, à l’heure où s’inscrivent ces lignes, ce n’est plus qu’une question de semaines.

À bien observer ces trois dates, les bonnes âmes parleront de realpolitik, sinon d’opportunisme. À tort ? Après tout, ces évolutions vers la reconnaissance du génocide arménien ne furent-elles pas concomitantes l’évolutions diplomatiques ou économiques avec la Turquie et l’Azerbaïdjan ? Si, bien sûr. So what ? « Les États n’ont que des intérêts », disait Hegel, et ceux-ci représentent leur variable principale de prises de décision.

La question, l’ultime et la seule fondamentale aux yeux de l’auteur (géopolitologue et militant anti-négationniste), est la suivante : que retiendront dans les siècles à venir historiens, humanistes, philosophes, citoyens éclairés et autres membres du peuple juif ? Que l’État d’Israël, justement en dépit d’un contexte géopolitique complexe, aura privilégié la variable morale habituellement secondaire sur les intérêts d’ordinaire admis comme essentiels, sacrifiant un peu de ses rapports diplomatiques sur l’autel du sacro-saint combat éthique contre le crime des crimes et sa négation.

On dira alors qu’il fut grand.