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juillet 2018

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Le Crime cosmique

Ronit et Esti tombent amoureuses l’une de l’autre et sont confrontées au choc entre désirs individuels et désirs collectifs. C’est le thème du film Désobéissance de Sebastian Lelio.

 

« Ouvre la bouche, ferme les yeux, tu verras ça glissera mieux », chantait Régine, sur des paroles de Serge Gainsbourg. Tel est le devoir de nombreuses femmes de par le monde. Et pas seulement dans les milieux religieux. Ce commandement d’accepter les errements d’un autrui masculin au nom de la « paix des foyers » (shalom baït). La femme serait donc la reine du foyer présentable, la sauveuse des apparences, récompensée dans un au-delà éventuel.

Désobéissance traite de manière impressionnante de ces sujets. Sans jugements manichéens. Une étude de destins brisés. « Destin » étant un mot invoquant une vie écrite par avance, donc on pourrait plutôt dire ici, à la croisée des chemins. Vers la recherche d’une réponse non binaire, complexe, qui répondrait aux désirs de soi et d’autrui. Le film ouvre sur le discours d’un rabbin âgé dans une synagogue de Londres : « Entre les anges et les bêtes, il y a la notion de choix d’une appartenance qui ne serait à aucun de ces deux groupes. » Le fameux libre-arbitre, valeur fondamentale du judaïsme qui se révolta contre l’esclavage il y a 3 500 ans. En plein discours, le rabbin succombe d’une pneumonie.

Sa fille unique, Ronit, avertie par une tierce personne, revient de New York pour assister aux cérémonies post-enterrement. Oui, dans le judaïsme on enterre vite. Mais la notion de temps n’est pas la seule qui l’empêche d’enterrer son père. À Londres, elle lit dans un imprimé où, comme disait Pierre Desproges, je n’y enfermerais pas mes harengs, de peur qu’ils n’y pourrissent, que « le rabbin n’avait pas d’enfants ». Elle ne compte donc pas.

Ce genre d’imprimé a « évolué » avec le temps. Si avant il n’affichait aucune photo d’homme ou de femme, aujourd’hui on y voit des hommes. Beaucoup d’hommes. Et parfois quelques cheveux factices de femmes en guise de publicité pour perruques. Et, dérogation publicitaire oblige, on y voit parfois dans ces imprimés un petit visage de femme, s’il est apposé sur une marque alimentaire.

Ronit n’a pas quitté Londres. Elle a fui Londres, à cause d’un « pêché » : s’amouracher d’une femme et surtout que cela se sache. Ils étaient trois : Ronit (interprétée par Rachel Weisz), Esti (Rachel McAdams) et Dovid (Alessandro Nivola). Trois amis inséparables. Jusqu’à ce que Ronit et Esti tombent amoureuses. Ronit, fille du grand rabbin, décampe face à la découverte de l’amour interdit. Dovid épouse ensuite Esti, réparant les apparences à défaut des cicatrices qui échouent sur le cœur.

Lors des cérémonies de deuil, Ronit est logée chez le couple. Et c’est là que (re)commence la tragédie. Dans le sens grec du terme, autour d’une fin qui ne pourra qu’être tragique avec des chœurs impuissants. La beauté du film réside dans ce refus du manichéisme, dans ses personnages principaux attachants. Ronit et Esti confrontées au choc entre désirs individuels et collectifs. Dovid qui se démène pour apaiser les souffrances et trouver une issue mi-heureuse mi-honorable.

Cela fait d’ailleurs penser à la fin d’Un violon sur le toit, lorsque Tevye, qui a déjà accepté que sa première fille refuse le mari qu’il lui a choisi, que sa deuxième lui impose son mari révolutionnaire (interprété par Paul Michael Glaser, futur Starsky), voit sa troisième fille lui présenter un futur mari non juif. Il dit : « Si je me plie trop, je vais me briser. » Nous sommes au début du XXe siècle. Tevye se bat lui aussi pour suivre sa foi religieuse et plus encore l’épanouissement de ses enfants. Il dira finalement au revoir à sa troisième, lui souhaitant d’être heureuse sur son chemin.

C’est cette même humanité qu’on retrouve chez Dovid, devant faire face à des situations non conformes à son interprétation personnelle de la foi. Lui qui était le disciple préféré du grand rabbin et qui doit reprendre le flambeau. Lors d’une discussion avec une femme pratiquante sur ces sujets, elle me signala que la relation homosexuelle était un « crime cosmique » car il y avait une utilisation stérile de la divinité présente dans la semence masculine. Je lui répondis que les couples hétérosexuels s’adonnant aux plaisirs de la vie commettaient cette même faute 99 % des fois où un enfant n’en fut pas l’aboutissement. Elle acquiesça. Je lui demandais ensuite ce qu’elle pensait de la relation entre deux femmes, puisqu’il n’y avait pas de perte de semence. Elle me confirma que ces relations étaient donc moins condamnables sans pour autant être recommandées.

Traiter de l’amour entre deux femmes est peut-être le sujet le plus compliqué d’un point de vue religieux. Car, déjà, il ne peut s’agir de deux femmes. Les rapports physiques sont souvent assimilés à une régression infantile, à une sorte de jeu du docteur. Lorsqu’on est femme, et que glisse menstruellement autre chose que de l’urine le long du corps, place à la relation hétérosexuelle sacralisée par les paliers du mariage et de l’accouchement.

Lors d’un reportage sur l’enseignement des études juives dans les universités américaines pour l’Arche de mai 2015 (numéro 654), j’ai interrogé Shalom Holtz, le directeur des études juives à la Yeshiva University, liée au courant modern-orthodox. Les femmes, étudient-elles en ce lieu aussi ? « Oui », me répond-t-il, ajoutant qu’« elles y enseignent également ». Y a-t-il des liens forts entre les différents courants religieux ? « Oui ». Et l’homosexualité ? « Elle est acceptée dans notre établissement. » Avant de poursuivre, il m’arrête et me dit : « En France, vous vous posez les questions qu’on se posait il y a 30 ans ! »

Désobéissance permet de répondre à bon nombre de questions qui attendent en France depuis 30 ans. Et pas seulement dans certains milieux religieux, il est important de le répéter. Ainsi, beaucoup d’hommes laïques ont encore du mal à placer en tête des qualités d’une femme autre chose que sa beauté. Ainsi, dans les plus hautes institutions culturelles et intellectuelles de la Nation, une grande érudite me fit remarquer qu’on salua plus souvent son physique que son travail. Une femme brillante subit la double peine : elle doit mettre en avant son physique et en arrière ses capacités intellectuelles pour ne pas effrayer un homme qui n’assume pas. Être avec une femme plus belle que soi est flatteur, plus intelligente est humiliant.

D’où l’importance du film qui revient sur ces questions mais aussi sur la représentation de l’acte lesbien. Lequel demeure le fantasme premier des hommes hétérosexuels. Le paradoxe étant qu’ils donneraient tout pour participer au ménage à trois mais feraient également tout pour interdire cette relation à un membre de leur famille. Un acte assimilé à un deuil pour des pères déboussolés.

Rachel Weisz, qui a coproduit le film, semble vouloir retourner sur un terrain pas nécessairement familial, mais familier. Et si l’on reconnaît le bleu melvillien, il y aura désormais aussi le marron de Sebastian Lelio. Car Désobéissance est aussi beau au niveau de son contenu que de son contenant. Une manière de poser la caméra, de partager la complexité des personnages et de capturer les images. Cette dernière fonction étant peut-être le regret que nous aurons tous un jour, comme Ronit, de ne pas avoir pris le temps de capturer l’image des êtres qui nous sont chers pour l’avoir à jamais près de soi. Et dans son cas, c’est d’autant plus bouleversant qu’elle exerce le métier de photographe.

Désobéissance de Sebastian Lelio, avec Rachel Weisz, Rachel McAdams et Alessandro Nivola.