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Littérature

François Meyronnis : un regard incisif sur trois siècles d’histoire

Son nouveau livre, qu’il cosigne avec Yannick Haenel et Valentin Retz, dégage les forces à l’œuvre dans l’Histoire. Une Histoire qui laisse entrevoir une trajectoire cachée, une « courbure du temps », et qui trouve son origine dans « les deux maisons d’Israël : l’Église et la Synagogue. »

Tout est accompli (Grasset) est un essai écrit à trois, Yannick Haenel, Valentin Retz, et vous, François Meyronnis. Mais vous parlez d’une seule voix. Pourquoi ce parti pris ? 

C’est une manière d’envoyer par-dessus les moulins l’individualisme qui est aujourd’hui prévalent dans le milieu littéraire. Pour moi, la littérature a à voir avec la singularité, mais pas du tout avec l’individu. Avec cette compétition des egos sur fond de marchandisation. Comme il y a une certaine amitié entre nous, que nous faisons une revue ensemble, Ligne de risque, ça induit un rapprochement, qui fait qu’on peut faire un livre d’une seule voix. Après il y a des ajustements internes, des va-et-vient. Mais très souvent, on a écrit ensemble.

Pourquoi « tout est accompli » ? 

C’est la dernière phrase du Christ sur la croix. Donc c’est la phrase du messie d’Israël. Ce titre signifie que la catastrophe n’est pas devant nous mais a déjà eu lieu. Notre monde est déjà détruit, nous ne sommes pas les premiers à le dire. Certains l’ont dit dès le début du XXe siècle. Par exemple Karl Kraus. Quand il voit surgir la guerre il se transforme en prophète juif. Il se dit que quelque chose a muté. Et son interprétation — qui est aussi celle de Walter Benjamin — est que le langage blasonné des chancelleries était devenu une phraséologie. Quelque chose d’autre était en train de se déployer. Le monde était devenu industriel et avait désormais un tout autre horizon. Et cette distorsion va aboutir à un carnage. La parole habituelle se transforme en babil, en quelque chose de creux. Et des peuples entiers voient leur jeunesse plus que décimée. Kraus va écrire une pièce de théâtre, représentée pour la première fois en 1919, Les Derniers jours de l’humanité. En fait, on est entré en 1914 dans la mondialisation sur fond de guerre, et on n’en est jamais sorti.

L’épigraphe de Tout est accompli est une citation de Kafka extraite de Méditations sur le péché, la souffrance, l’espoir et le vrai chemin, qui commence par «Dans sa partie principale, l’expulsion du paradis est éternelle»…

Kafka a toujours été très important pour moi. Y compris dans mon rapport avec le judaïsme. Sa littérature pouvait faire advenir quelque chose qui ressemble à une Kabbale qui ne serait pas traditionnelle, ne s’autoriserait que d’elle-même. Prendrait certaines voies propres à la mystique juive, mais en la nouant avec la littérature de Flaubert, de Cervantès… Kafka, d’une certaine façon, c’est le mariage de Rabbi Nahman de Braslav et Flaubert. Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais c’est ça qui m’a aimanté chez lui. Et avec ce passage que nous avons choisi, se pose la question du paradis. On en est expulsé mais on y est toujours. C’est à chacun de le vérifier dans sa vie.

Ce rapport au judaïsme vous concerne tous les trois ou surtout vous?

Au départ, surtout moi. Mais j’ai une certaine puissance de conviction.

De quand date votre intérêt pour le judaïsme ?

Ça remonte à très loin.

Avez-vous eu une éducation juive ?

Pas du tout. J’ai eu une éducation catholique. Et d’une certaine manière, plus je me suis intéressé à la mystique juive, plus je me suis rapproché du catholicisme.

Paradoxal ?

Oui, mais c’est comme ça que je suis fait. Assez tôt j’ai commencé à lire Gershom Scholem. Dans les années 1980. J’avais 22- 23 ans. Ce qui m’intéressait c’était une mystique du langage. J’ai aussi commencé par Lautréamont. Tel Quel m’a permis d’approfondir ce qu’il y avait dans Lautréamont. Je me suis rendu compte qu’il y avait des gens, dans une certaine tradition, qui avaient cette mystique du langage. C’est à partir de là que j’ai commencé à lire aussi Moshe Idel. Je me suis intéressé à des figures comme Abraham Aboulafia. Ce qui m’a passionné, c’est la coexistence, au XVIIIe siècle, de Voltaire d’un côté et de l’autre du Baal Chem Tov. Ils ont été contemporains. Le Baal Chem Tov est né en 1698 et mort en 1760. Ses disciples, en Pologne, ont une opinion sur les Lumières françaises. Peut-être mon intérêt profond pour le judaïsme vient-il de ce que j’ai trouvé les Lumières françaises extraordinairement sombres. Dans mon enfance, en France, j’ai eu le sentiment d’être en prison. J’ai subi l’école dans un état de colère et de mutisme. J’ai tout refusé. Ma mère est universitaire, donc il était difficile pour elle de négocier avec les professeurs. Ma mère est italienne, donc je suis le fils d’une étrangère. Ça joue. Cette imprégnation française, je l’ai ressentie comme odieuse. À propos des Lumières, j’étais sidéré de voir que ces gens ne comprenaient pas la puissance du crime de leur philosophie. C’est pourquoi le seul auteur de cette période qui m’ait passionné est le marquis de Sade. Très vite, j’ai découvert aussi Joseph de Maistre. Et, de mon point de vue, il y a un lien entre Joseph de Maistre et les disciples du Baal Chem Tov. L’invasion de cette pensée moderne qui est en train de traverser l’Europe, de la mettre sens dessus dessous, avec les répercussions que l’on peut imaginer, en Italie, en Allemagne — le nationalisme allemand est issu du trauma français —, en Russie. Et tout cela n’est pas pensé en France. Alors, à l’Ouest, il y avait les Chouans qui se rebellent contre la Révolution française, et à l’Est il y avait ces gens très discrets, qu’on ne voyait pas, mais qui avaient une pensée, disons frémissante.

Êtes-vous allé en Israël ?

Oui. Une seule fois. Je suis resté à Jérusalem, pour aller voir les disciples de Rabbi Nahman de Braslav (1772-1810), parce que c’est l’un des mystiques juifs qui m’est le plus proche. J’étais en train d’écrire un roman qui a un rapport avec lui et se passe à Jérusalem. Il fallait que je m’imprègne des lieux et rencontre ses disciples. Kafka s’intéressait beaucoup à lui. C’était un maître de Kabbale, mais il a mis en scène sa vie mystique. Il a écrit le Sefer Haganuz (le livre caché) et le Sefer HaNisraf (le livre brûlé). Il n’a montré le premier à personne et a chargé le rabbin Nathan de brûler le manuscrit du second en 1808. Mais ses enseignements ont été propagés.

Et Rabbi Moshe Loeb, cité dans Tout est accompli : « La voie est en ce monde comme le fil d’une lame ; de ce côté l’enfer, et de l’autre l’enfer ; entre les deux la voie de la vie. » ?

Il est entre le Baal Chem Tov et Rabbi Nahman de Braslav, pour les dates. Cette citation de Rabbi Moshe Loeb, je l’ai lue pour la première fois dans un texte de Dominique de Roux, qui avait lu les récits hassidiques de Martin Buber et était tombé en arrêt devant cette réflexion de Rabbi Moshe Loeb. C’est exactement ce que je cherche, la voie intermédiaire. Quand nous désignons, dans Tout est accompli « l’âge de la fin », ce n’est pas une image catastrophiste. Elle est présente, la fin. C’est ce que déjà des penseurs ont pensé à leur manière, dont Heidegger, Kojève, ou, sur un mode un peu moins brillant, Baudrillard.

Qu’est-ce que le Dispositif ?

C’est exactement ce que Heidegger appelle le gestell.

Selon vous, on peut considérer le monde actuel, celui du Dispositif, comme une erreur d’interprétation…

Les temps modernes, c’est le projet prométhéen de se substituer à Dieu. L’homme serait enfin autonome. C’est le grand projet émancipateur des Lumières, françaises comme allemandes, et c’est un projet que personne ne remet en cause, dont le moment le plus important est la Révolution française, et qui culmine au XIXe siècle. Le Dispositif, ça vient après. Il y a une courbure dans les temps modernes. Les sciences accomplissent le projet et on est au maximum de l’hétéronomie. l’homme prend la place de la cause, il se fabrique lui-même, et à partir de là, il va devenir usinable à merci, interchangeable, évacuable. C’est ce qui est en train de se passer. À travers la cybernétique, il peut y avoir branchements instantanés. Donc, il n’y a même plus de linéarité, on est expulsé du temps, expulsé de l’espace. Dans le monde actuel, celui dans lequel nous vivons, le monde est devenu un moment du virtuel.

Dans Tout est accompli, il est aussi question de Leïb Rochman (1918-1978), auquel vous avez consacré un numéro entier de la revue Ligne de risque.

Son livre Mit Blindè trit iber der erd (À pas aveugles dans la nuit), écrit en 1968, a été traduit pour la première fois dans une langue autre que le yiddish, en français, par Rachel Ertel en 2012 chez Denoël, avec une préface d’Aaron Appelfeld. C’est grâce à cette traduction que je l’ai découvert, par hasard, en librairie. J’étais en train d’écrire Le Messie et je me suis dit que c’était un livre pour moi.

Le Messie, c’est votre prochain livre ?

J’ai commencé à écrire Le Messie avant d’écrire Tout autre, publié chez Gallimard, « L’Infini » en 2012. Cette écriture a induit beaucoup de choses dans ma vie personnelle. Je ne connaissais alors absolument pas Leïb Rochman. C’est une œuvre majeure du XXe siècle. Un gros livre. Très éprouvant. Je connais peu de “goys” qui l’aient lu jusqu’au bout. Pour les Juifs, c’est différent, ce n’est pas un livre qui les agresse. Tandis que les goyim sont attaqués de manière très violente. Donc il faut se faire juif, d’une certaine manière, pour le lire.

Pourquoi la partie 3 de Tout est accompli s’appelle-t-elle « le sacrifice d’Israël » ?

Pour moi, cette partie est le cœur des choses. Mais ça demande un raisonnement théologique assez soutenu qui est litigieux à peu près pour tout le monde. Il y a la chrétienté, qui se met en place à la conversion de Constantin. Et de mon point de vue, ça s’arrête à la mise à mort de Louis XVI. On peut évidemment le contester, mais pour moi, à partir de là, on entre dans autre chose. La mise à mort de Louis XVI est une orchestration de la mort de Dieu. C’est facile à démontrer, puisque le roi était oint, donc configuré au messie d’Israël. Il y a une continuité entre les rois de Juda, qui sont les ancêtres du messie, et les rois de France, à travers Reims. Et c’est ça qui est brisé par les révolutionnaires avec une mise en scène qui vise à en finir avec cette prégnance théocratique. Et puis il y a la révolution allemande, qui orchestre aussi la mort de Dieu. Dans les deux cas il s’agit d’en finir avec Israël.

Le monde qui naît de la Shoah est pour moi un monde post-hitlérien. Et ça ne passe pas par l’idéologie, au sens où il y aurait un pro- longement d’extrême droite. Ça c’est un écran. C’est toute la société qui est fondée là-dessus. La mise en joue atomique d’un côté, l’emprise cybernétique de l’autre. On est entré dans un monde qui a comme soubassement l’extermination et qui aura comme résultat l’extermination. La mise à mort du peuple juif est en quelque sorte une préface à un sacrifice total de l’ensemble de l’humanité.

Au fond le livre de Leïb Rochman parle de cela. C’est un livre kabbalistique sur l’enjeu de l’extermination. Pour lui le monde n’est soutenable que parce qu’il y a la prière des Juifs. Le peuple juif, la shekinah, c’est la présence divine sur terre. Il y a Israël, Amalek, et les soixante-dix nations, qui ont, elles, vocation à être guidées par Israël, et même d’entrer à terme dans l’alliance d’Israël. Les soixante-dix nations ne sont pas rejetées. Mais il y a une compétition entre Israël et Amalek. Lui vise à assujettir les soixante-dix nations, à les conduire vers la destruction. C’est comme une dé-création. C’est tout l’enjeu du livre de Rochman. Ça ne concerne pas seulement les Juifs, ça concerne aussi les soixante-dix nations.

Et le Royaume, dernière partie de Tout est accompli ?

Le Royaume, c’est le contraire du Dispositif. C’est la possibilité d’ouverture. Le fait de faire corps avec Israël. Pour ceux qui sont catholiques, chacun à sa manière, ça passe par l’Évangile. Les catholiques français sont gallicans et républicains. Ce qui les rend inaptes à comprendre que le catholicisme n’est pas autre chose qu’une branche de la sagesse d’Israël. Que les catholiques en soient choqués ou pas c’est la vérité. Un catholique qui connaît un peu sa religion le sait. Ce qui est difficile à penser des deux côtés, c’est qu’il y a un dédoublement d’Israël.•

Josyane Savigneau