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Littérature

Gérald Tenenbaum : l’élégance des chiffres, la noblesse des lettres

Gérald Tenenbaum a publié son neuvième roman, Reflets des jours mauves, et un essai, Des mots et des maths. Pour L’Arche, il s’explique sur ses deux passions, les mathématiques et la littérature.

L’Arche : Vous êtes à la fois mathématicien et romancier, ce qui ne va pas nécessairement de soi. Parlons d’abord des mathématiques. Avez-vous eu très tôt ce désir des mathématiques ?

Gérald Tenenbaum : Non, c’est à l’adolescence, après une hospitalisation et une convalescence d’un trimestre qu’en travaillant seul j’ai découvert le plaisir de faire des mathématiques, raisonner serré, trouver les solutions. Avant cela, j’étais en délicatesse avec les mathématiques, je ne parvenais ni à assimiler les notions fondamentales ni à les mettre en œuvre.

Aviez-vous des mathématiciens comme modèles ?

Au lycée, j’admirais mes professeurs, leur aisance, et aussi certains de mes condisciples pour l’élégance de leurs approches. Je ne connaissais les travaux d’aucun mathématicien professionnel. Le destin tragique d’Évariste Galois, mort à vingt ans dans un duel absurde, n’avait à mes yeux pas de rapport direct avec ses dons mathématiques. Il aurait pu être poète, peintre ou musicien de génie. J’aurais même préféré qu’il soit poète. C’est par la suite, une fois chercheur au CNRS, que j’ai côtoyé de grands savants, comme le Hongrois Paul Erdos, et que j’ai pu pénétrer leur mode de pensée.

Donc vous avez fait des études de mathématiques au plus haut niveau. Qu’est-ce qui vous passionne particulièrement dans cette discipline ?

Le défi de comprendre ce qui est en nous, comme le nombre entier ou l’infini. Lever un coin du voile sur cette cohérence dissimulée. Mais le résultat seul n’est pas toute l’ambition, il faut aussi que la solution soit belle: le moins pour prouver le plus. Il faut qu’une solution mette des structures en lumière et qu’elle puisse servir d’outil dans de nouveaux problèmes. La recherche de l’élégance est l’aiguillon essentiel qui imprime l’élan à ma réflexion, qui me donne l’énergie d’avancer.

Vous êtes à la fois chercheur et enseignant. Est-ce à part égale pour vous, le désir de transmettre et celui de chercher ?

Difficile de mesurer les parts respectives, mais ce sont deux plaisirs liés — qui tous deux comportent une part de souffrance. Dans mon enseignement, j’ai toujours tenté d’aider les étudiants à prendre la matière abstraite à leur propre compte, ce qui m’a manqué pendant des années avant qu’un concours de circonstances ne me contraigne à le faire. Mes difficultés passées ont constamment accompagné et étayé mon projet pédagogique. J’ai écrit un roman jeunesse, Le Problème de Nath (Belin), pour poser cette problématique dans un cadre fictionnel. Un adolescent en échec avec les maths est amené à résoudre un problème mathématique pour sauver la vie de sa mère. Il n’a plus d’autre choix que de s’impliquer. Le livre est en cours de traduction en italien.

Vous avez publié plusieurs ouvrages de mathématiques et un nombre considérable d’articles. Vous avez obtenu plusieurs prix. Vous êtes spécialiste de théorie analytique et probabiliste des nombres. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette spécialité ?

Les nombres entiers, qui nous servent à compter, que ce soit pour nous compter ou compter sur nous, ont fasciné les hommes depuis la plus haute antiquité. L’arithmétique est sans doute le premier champ de recherches mathématiques. Les Grecs la liaient à la géométrie, quadrature du cercle, duplication du cube, etc. Cela a engendré la théorie algébrique des nombres et ensuite la discipline désignée aujourd’hui comme la géométrie algébrique. Une autre voie, comme celle du calcul approché du nombre, rapport de la longueur d’un cercle à son diamètre, ou celui du fameux nombre d’or, censé qualifier le rapport le plus harmonieux entre deux longueurs, a donné naissance à la théorie analytique des nombres, dans laquelle l’approximation devient un objectif. Au tournant du XXe siècle, avec le développement des probabilités, s’est adjointe une approche statistique : on tire des nombres au hasard et on décrit des lois. Que nos nombres si intimes et si récalcitrants obéissent à des lois probabilistes n’est pas le moindre des étonnements issus de cette discipline. Elle me fait rêver.

Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui, et avec qui ?

Sur beaucoup de problèmes simultanément, avec des collaborateurs du monde entier. Celui qui m’est le plus proche est un de mes anciens élèves en thèse, Régis de la Bretèche, à présent professeur à l’université Paris-Diderot. Nous avons beaucoup travaillé sur les propriétés des entiers dits friables, c’est-à-dire sans grand facteur premier, une généralisation de ce que l’on désigne communément comme des « nombres ronds ». Cela peut sembler anecdotique ou purement spéculatif, cependant les applications sont multiples, notamment à la cryptologie et à l’algorithmique, elles-mêmes utiles à la cybersécurité et à l’intelligence artificielle. Je m’intéresse à quantité d’autres questions, y compris d’analyse pure ou de probabilités, sans rapport immédiat avec la théorie des nombres.

Pour ceux qui ne pourront jamais lire vos livres de mathématiques, vous avez publié « Des mots et des maths » (éd. Odile Jacob) un essai en forme d’abécédaire qui vient d’obtenir le prix littéraire Georges Sadler de l’académie de Stanislas. C’est en effet un livre plutôt littéraire, poétique même. Quel était votre projet avec ce livre ?

Les mathématiques constituent un discours, énoncé dans un langage dont certains termes, comme “corps”, “frontière”, “racine”, ou “spectre”, sont issus de la langue commune mais dont le sens dérivé peut s’en trouver fort éloigné. Mon projet a reposé sur l’hypothèse qu’un lien persiste obstinément entre les deux acceptions, l’une irriguant nécessairement l’autre. Quels sont les rapports cachés entre les mots choisis par les mathématiciens et leurs avatars du langage courant ? Pourquoi tel mot plutôt que tel autre ? Que cela révèle-t-il de la pensée mathématique ? Que cela exprime- t-il du fonctionnement de notre esprit ? J’ai avancé quelques réponses à partir de trente mots parmi les plus “communs” empruntés par les mathématiques.

Votre autre passion est la littérature. Quand avez-vous commencé à écrire et à publier ?

Je suis entré en littérature très jeune, par la porte de la poésie. La rencontre avec Baudelaire fut un grand choc dans ma vie d’adolescent, à soutenir le souffle. Celle de Saint- John Perse, un peu plus tard, fut un bouleversement, à couper le souffle. Dès l’âge de 17 ans, j’ai commencé à publier des poèmes dans des revues spécialisées, puis des critiques de cinéma, notamment pour la revue belge Regards. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années que je publie de la littérature, en marge de mes ouvrages et travaux scientifiques.

Pourquoi le roman ? Parce que c’est moins abstrait que les mathématiques, plus charnel ?

Le choix de la fiction s’est en quelque sorte imposé à moi en raison de la prégnance, à cette époque, de la parole des témoins du génocide juif. Eux seuls y avaient droit. Alors que théoriser sur l’événement me semblait prématuré, rendre compte du vide et du manque se présentait comme un impératif moral. Notre seconde génération se devait d’empoigner l’imaginaire. Ce fut ma première motivation. La magie du verbe a fait le reste. Entrer en littérature, c’est s’engager dans une tradition millénaire, qui nous happe et nous façonne. Je me suis rapidement rendu à l’évidence : le vide et le manque n’étaient pas seulement ceux de l’époque, je n’ai pas pu éviter de regarder à l’intérieur. Les personnages de romans nous accompagnent tout au long de la vie et nous interpellent. L’Étranger frémit en certains de nos compagnons comme en nous-mêmes ; Rastignac nous permet de décoder le comportement de tous les Rastignac ; les échecs de Julien Sorel se mesurent à l’aune de la perte de nos propres illusions, et les pavés de certaines rues de Paris résonnent à l’infini des pas de Dora Bruder. J’ai eu l’ambition, à ma place, de contribuer à cet édifice, qui ajoute du relief à nos paysages intérieurs et ouvre la voie vers l’absolu, le transcendant. Comme les maths, finalement, mais autrement.

Votre dernier roman, le neuvième, « Reflets des jours mauves », (éd. Héloïse d’Ormesson), met en scène notamment un grand scientifique qui croit en la vérité absolue de la science et de la découverte qu’il a faite. Vous vouliez mettre en doute cette croyance ?

La science met parfois en évidence une formidable cohérence, qu’elle soit naturelle, comme en biologie, ou abstraite, comme en mathématiques. C’est une puissante source de fascination pour le chercheur. S’en déprendre peut signifier un véritable déchirement. Faute d’une théorie alternative ou d’une explication rationnelle, la tentation est forte de s’y cantonner. Mon personnage se trouve en conflit entre des conclusions apparemment inéluctables, issues d’une découverte scientifiquement étayée par des années de recherches, et un impératif moral dont il soupçonne les terribles implications. C’est cette césure entre le rationnel et le sensible dont j’ai voulu rendre compte. S’y adjoint un aspect très spécifique de la psychologie du chercheur que je désignerai comme la persévérance désespérée. Même sans entrevoir la solution, même sans une piste où la chercher, le scientifique est souvent prêt à poursuivre en s’appuyant sur la sainte méthode qui guide sa pratique. Il s’y accroche comme à une bouée de sauvetage, et refuse de suivre le chemin dicté par ses sentiments s’il doit passer par le renoncement. J’ai tenté de témoigner de cet enfermement subtil et délétère.

L’autre personnage important de ce roman est une femme juive qui veut entrer dans un protocole scientifique pour mieux comprendre son histoire. Quelle est votre relation à votre judéité ?

Une relation complexe, assurément, née dans le silence et le non-dit. Dans ma famille, les valeurs juives culturelles ou traditionnelles n’étaient pas identifiées comme telles. Nos propres disparus ont été longtemps ensevelis sous une chape de silence. Des années durant, j’ai eu le sentiment que l’on ne m’avait rien transmis. Mais ce vide s’est en fait révélé un formidable appel, il fallait le combler, et je n’ai cessé, au cours des années, d’étayer cette identité que l’on m’avait transmise en creux. Mon personnage féminin participe de cette quête.

Quand on n’est pas religieux, être juif, est-ce appartenir à une culture et à une histoire ?

On m’a un jour demandé si j’étais un écrivain juif ou un Juif écrivain. Question délicate. En tant qu’écrivain, je suis dépositaire d’influences multiples, j’émarge à plusieurs cultures qui s’interpénètrent. La culture juive n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques qui auraient échappé aux autres grandes cultures de l’histoire de l’humanité : sa spécificité réside dans la manière d’agencer ces valeurs, de les éclairer les unes par rapport aux autres. L’étude et l’interprétation, par exemple, sont valorisées, mais elles le sont aussi dans d’autres traditions. Je n’écris pas, loin s’en faut, que sur des thèmes juifs, mais la judéité, plus que le judaïsme, est omniprésente dans mon travail, en majeur ou en mineur. Donc, à la réflexion, écrivain juif me va. Nolens volens les thèmes que j’aborde sont traversés par ceux de la judéité, eux-mêmes hérités du judaïsme.

Vous avez été longtemps président de l’association culturelle juive de Nancy. Pourquoi ?

Issue de l’immigration d’Europe centrale, exerçant sa vigilance face à toutes les exclusions, installant le débat sans tabou ni concession, cette association correspondait à mes choix moraux et politiques. J’ai pu y assouvir ma faim de racines et ma soif d’engagement. J’y ai aussi beaucoup appris, dans l’amitié. Le champ associatif est le berceau de la démocratie et du politique dans son acception la plus noble.

Est-ce que vos deux passions, les mathématiques et la littérature, sont étanches l’une à l’autre, voire contradictoires, ou sont-elles liées, et si oui, comment ?

Le fleuve de l’imaginaire peut être abordé par deux rives où le vent souffle en sens inverse, deux modes de pensée complémentaires, le discursif et l’elliptique. C’est comme l’aller-retour d’un rayon lumineux — dans les deux cas, il s’agit bien de lumière. De l’inconnu, de l’obscur, vers la clarté et l’harmonie, dans le cas de la science; du réel, du jour, vers l’étrange, la résonance, la nuit, du connu vers l’inconnu, dans le cas de la création littéraire. Dans les deux cas, c’est la recherche de l’élégance dans la cohérence qui me guide. En mathématiques, on recherche une structure cachée pour comprendre, en littérature on pose une grille imaginaire sur le réel pour entendre. Les deux activités ne s’interpénètrent pas mais procèdent de démarches à la fois semblables et symétriques. Toutes deux me sont indispensables : deux jambes pour marcher.