La commémoration de l’attentat de Pittsburg  |  Israël terre de tourisme !  |  « Les défenseuses du burkini n’ont rien compris : Rosa Parks, c’est l’émancipation! »  |  Le monde change. L’Arche aussi. L’édito de Paule-Henriette Lévy
France

Cynthia Fleury : la nécessité de se réinventer

Entretien avec Cynthia Fleury, professeur titulaire de la Chaire Humanités et Santé au Conservatoire National des Arts et Métiers, titulaire de la Chaire de Philosophie à l’hôpital du GHU Paris « Psychiatrie et Neurosciences ».

L’Arche : La société de demain, après cette pandémie, sera-t-elle selon vous la même que celle que nous connaissons aujourd’hui ?

Cynthia Fleury : C’est tout l’enjeu, qu’elle ne le soit pas. Un « à rebours » équivaudrait à une régression définitive car ce qui se joue là, in concreto, c’est le caractère devenu invivable de la mondialisation telle qu’elle est construite aujourd’hui. Nous expérimentons l’hypervulnérabilité de la faille systémique, autrement dit comment nos États européens, et notamment la France, ont produit une dépendance dangereuse en matière de santé, de recherche, de fabrication, d’alimentation ; comment nous avons marchandisé à outrance certains biens vitaux publics ; comment nous avons mis en péril par une gestion toujours plus « rationaliste », mais en fait tournée uniquement vers le court-termisme et l’illusion de toute-puissance, nos services publics. Tout cela est connu et archi connu, mais la conscientisation n’était pas si majoritaire et surtout chacun, dans cette expérience de confinement, a pu vivre dans sa chair les manquements de nos stratégies collectives. Si nous sommes confinés, c’est aussi parce que la France est incapable d’avoir les moyens techniques de protection de nos concitoyens, ni ceux de les tester massivement afin de préserver l’économie de la crise sanitaire. Nous sortons d’une crise sans précédent des urgences et des systèmes hospitaliers qui ne faisait que dénoncer ce désastre à l’horizon. Donc oui, il va falloir changer de façon méta. Il est évident qu’un virage social-démocratique de la politique gouvernementale est nécessaire, voire pour chaque État, une dynamique de re-souverainisation et d’investissement massif dans l’État social. Quant aux usages liés au télétravail et au télé-enseignement, là aussi, il va falloir monter en gamme rapidement car c’est non seulement possible mais souhaitable, et pour l’instant les outils manquent de robustesse, et leur acceptation sociale est encore insuffisante. Enfin, nous avons redécouvert collectivement les bienfaits de la conception positive de la liberté. Nos sociétés occidentales sont classiquement construites autour d’une conception dite négative, celle qui considère qu’elle n’a pas à être entravée à partir du moment où elle ne met pas en danger la vie d’autrui. Là, nous avons dû produire un comportement collectif, savoir nous mobiliser et nous coordonner ensemble sans pour autant ressentir cela comme insupportable pour nos libertés individuelles. Il ne s’agit pas d’annuler la conception négative de la liberté, mais sans doute d’apprendre à l’articuler davantage à celle positive.

Dans les situations de catastrophe, les sociétés sont par la force des choses plus imaginatives : école à la maison, télétravail, salaire universel évoqué à nouveau, revalorisation des travailleurs fragiles. Est-ce le dessein possible d’une société réfléchie autrement ?

Tel est le rôle des épreuves: nous faire passer des seuils initiatiques, tant spirituels que moraux, politiques et culturels. Tel est le prix de la résilience d’une société : dépasser son niveau de sidération devant l’inédit et se réinventer. Nous avons vu, par exemple, que les Fab Labs, souvent moqués, ont montré leur efficacité en produisant très rapidement et à moindre coût des respirateurs artificiels, avec des imprimantes 3D et des masques Décathlon. Nous avons vu les pompes funèbres s’obliger à filmer les cérémonies pour permettre à ceux qui perdaient un proche d’avoir néanmoins une trace, une « incarnation » de ce moment, ce qui est absolument nécessaire pour la « réalisation » du deuil. La mobilisation des soignants a été exemplaire, ceux de l’aigu et de l’exceptionnel, comme ceux des actes quotidiens, à domicile, en EHPAD, etc. Nous avons également pu comprendre une définition plus extensive du soin, au sens où quantité de métiers font acte de soin, sans appartenir au monde de la santé : on pense aux enseignants, aux livreurs, aux postiers, aux éboueurs, aux aides à domicile, bref à tous ceux qui ont continué d’assumer un lien de proximité avec les autres, alors même que les masques étaient manquants, et qui ont permis par la continuité de leur mobilisation que la grande chaîne solidaire ne se brise pas. Résultat, le chef de l’État a pris la décision de proposer un plan d’investissement massif pour l’hôpital. Après la crise, il sera déterminant de veiller scrupuleusement aux promesses tenues.

Pour la première fois, il y a eu une « mondialisation du confinement« , du jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Ce “repli mondial” nous a-t-il montré la fragilité de notre espèce ?

Il est la preuve de notre vulnérabilité ontologique, au sens où l’homme peut tomber malade et mourir, mais également le signe de notre vulnérabilité systémique, socio- économique, sanitaire, et c’est là une vulnérabilité totalement construite par notre incapacité de penser correctement les choses. Nos idéologies néolibérales ont une conception mal comprise de l’autonomie et de l’individualisme. Notre autonomie n’existe pas hors sol, elle est au contraire la résultante du soin porté par d’autres, et nous voyons bien que lorsque nous sommes atteints, seule la coordination solidaire nous protège. Nous venons de faire la preuve par l’absurde : c’est parce que le capitalisme ultra-spéculatif, vorace, prédateur des écosystèmes et des normes sociales, qui refuse de porter une limite à cette voracité qui est dans l’illusion mortifère de la toute-puissance, que nous nous retrouvons tous, limités, confinés, enfermés. Il est détestable de voir comment la destruction des services publics, donc de l’État social, nous oblige à « ajuster » nos droits à nos moyens, ce qui est une hérésie en terme d’État de droit. Parce que nous avons détruit par le management les services hospitaliers, les lits, réduit drastiquement les moyens, les masques, les tests, les respirateurs, etc…, nous ne sommes plus capables de faire face au virus et à sa contagiosité, sans saturer ces derniers et faire de la priorisation entre les patients. Résultat on confine, on restreint les libertés individuelles, les droits fondamentaux.

La solidarité, l’altruisme, la philanthropie peuvent-elles s’imposer dans une nouvelle hiérarchisation de nos valeurs sociale et morale ?

Elles ne s’imposeront nullement de façon spontanée. La solidarité est un choix, une construction culturelle, un enfant de la volonté et de la liberté, et donc du combat pour les maintenir vivaces, car nous voyons que dans un état d’exception nous avons tendance à abandonner nos libertés pour préserver nos vies de façon réflexe. C’est ainsi. Il faut donc s’obliger au recul, s’obliger à la sublimation, pour sortir de l’état d’exception de la survie qui confisque toute alternative.