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Antisémitisme

La mémoire d’une école

Entretien avec Jan Maes, directeur de la Tachkemoni à Anvers, qui entreprend un grand travail de recherche sur les élèves de l’école morts pendant la guerre.

L’Arche : Depuis quand êtes-vous en fonction à l’école Tachkemoni ?

Jan Maes : Depuis janvier 2015. La directrice Linda Evans m’avait demandé, suite à sa retraite prévue pour janvier 2015, de reprendre le flambeau. Aimant tellement l’enseignement, j’ai d’abord refusé l’offre. J’enseignais alors dans deux écoles : à Edegem depuis une vingtaine d’années et comme intérim dans une autre école. Suite à quelques entretiens, j’ai finalement accepté le poste. J’ai donc échangé l’intérim pour la fonction (mi-temps) de directeur de L’Athénée Tachkemoni. Depuis début 2015, je fais partie de l’équipe des directeurs ; Sven Princen et Michael Greenberg sont les autres directeurs.

L’Arche : Vous entreprenez un grand travail historique concernant la mémoire de l’école. Qu’est-ce qui vous a amené à vous consacrer à cela ?

Jan Maes : En tant qu’historien, j’ai été choqué de découvrir, lors de ma prise de fonction, qu’il n’y avait plus d’archives à la Tachkemoni. Étant guide à la Caserne Dossin, le Mémorial, Musée et Centre de documentation sur l’holocauste et les droits de l’homme à Malines, et ayant effectué des recherches pendant une dizaine d’années sur un réseau protestant qui a sauvé 22 juifs pendant la guerre, l’histoire de l’école évidemment m’intéressait beaucoup. En particulier la période qui commence juste avant la Seconde Guerre mondiale jusqu’à 1950. Ces sujets ont une grande importance pour moi. Suite à ma publication dans les Cahiers de la Fondation de la Mémoire Contemporaine concernant un réseau de sauveurs protestants, on m’a demandé, pour le 70e anniversaire de la réouverture de l’école en mai 1945, de retrouver des témoins. J’ai réussi à retrouver trois anciens élèves d’avant-guerre. Parmi eux, une dame de 84 ans, Myriam Zahler-Nebenzahl, enfant cachée avec sa mère et sa sœur. Elle m’a raconté son histoire à cette époque. Elle avait emporté dans son refuge trois photos de classe et son livre de poésie. En me montrant une de ces photos de 1940, elle reconnaissait encore, 70 ans plus tard, vingt filles sur les trente-trois présentes dans sa classe. Myriam Nebenzahl m’a permis d’identifier deux filles dont on n’avait pas encore les photos à la Caserne Dossin : Esther Löw et Ida Fenigsohn. Madame Nebenzahl avait également gardé son album de poésie. Un poème y était écrit par Ida Fenigsohn : « Ma chère Myriam, Le fleuve cherche la plage, La mer le rivage, Le papillon la fleur, E(s)t moi ton cœur. Souvenir de ton amie Ida Fenigsohn. Anvers, 16 août 1942 ». Le lendemain, la maman avec ses deux enfants, parmi lesquelles Ida, se sont présentées avec leurs Arbeitseinsatzbefehl au Sammellager, la Caserne Dossin à Malines, puis déportées le 25 août. Deux jours après, ils ont été tués à Auschwitz. Dans ce livre de poésie, il y avait écrit dans les quatre coins de la page où se trouvait la photo d’Ida Fenigsohn : « Ne m’oublie pas ». J’ai raconté cette histoire très émouvante à la commémoration de mai 2015.

Classe de Myriam Nebenzahl (1940)

L’Arche : Cela doit être effectivement très troublant de reconstituer ces histoires à partir de photos d’écoliers et de messages de désespoir.

Jan Maes : Oui, en effet, mais c’est principalement avec l’aide de Facebook. J’avais créé un groupe fermé sur Facebook pour les anciens élèves et professeurs de la Tachkemoni, c’est ainsi que cela a pris de l’ampleur. En deux mois, plus de 1 000 anciens m’ont aidé dans ces recherches. Ils habitent aujourd’hui en Belgique, au Canada, aux États-Unis… et en Israël. Ils ont envoyé spontanément des photos de toutes les classes. On en retrouve de toutes les périodes, également concernant celle de mes recherches. Des gens se sont retrouvés près de quarante ans après leurs études à la Tachko. Sur une photo de classe datant de 1936, quelqu’un a pu identifier Michel Isserles, dont on n’avait pas encore de photo. Les anciens m’ont aidé à retrouver neuf photos de personnes déportées. Ces neuf photos ont été accrochées au mur de photos de déportés à la Caserne Dossin, lors de la commémoration annuelle le 30 novembre.

L’Arche : Est-ce difficile de retrouver des témoins de cette époque, et qui ont encore gardé les photos ?

Jan Maes : Oui, ce n’est pas évident et c’est une course contre la montre. Un jour, je reçois un message privé sur Facebook. Une ancienne élève, Adèle ou Delly Helsinger, qui habite en Israël, m’envoyait une photo du premier mariage de sa mère, datant de 1934. Je lui ai demandé la raison de cet envoi. Elle voulait me montrer « qu’elle était juive, malgré ses cheveux blonds ». Avec son aide et celle de sa cousine Kitty Peretz et son père Jos, 96 ans, vivant au Canada, et avec l’aide de la Caserne Dossin, on a pu identifier tout le monde sur la photo. Des quatre personnes tuées, la Caserne Dossin n’avait pas encore de photo : l’enfant Isaak Maringer, Isaïas Altbaum et son frère Isaak qui a été tué d’une manière horrible au camp de concentration à Breendonck, ainsi que Sara Peretz, déportée par Drancy. Les trois enfants du premier mariage de la maman de Delly étaient citoyens britanniques et n’ont pas été déportés. Son mari l’a été, ainsi que sa sœur et ses parents. Elle s’est remariée après la guerre avec le père de Delly. Lui aussi était marié avant la guerre. Sa femme a été déportée. Delly n’avait aucune information sur cette femme et savait seulement qu’elle et sa sœur étaient mariés à deux frères. Grâce à cette information, j’ai pu recoller toutes les pièces de ce grand puzzle. Et, avec l’aide de la Caserne Dossin, retrouver les noms et envoyer un dossier complet sur cette femme ! 65 ans plus tard, elle a donc découvert qui était la première femme de son père. Le 30 novembre, Delly est venue spécialement d’Israël pour être présent à la commémoration. Son demi-frère, David Teszler, issu du premier mariage de sa maman, était là aussi. Je les ai aidé à retrouver les photos de leur famille. Au moment où David découvre la photo de la petite sœur de sa maman, qui devait avoir quatorze ans lors de sa déportation, il fond en larmes. Je l’ai pris dans mes bras. Que peut-on faire d’autre dans un moment pareil ?

Poésie d'Ida Fenigsohn (16-8-1942) Message d’Ida Fenigsohn dans le cahier de poésie de Myriam Nebenzahl (16-8-1942)

L’Arche : Ces moments forts vous ont-ils motivé à consacrer plus de temps à ces recherches ?

Jan Maes : Bien sûr. Car parfois, c’est la seule chose qui leur reste, une photo. Je veux continuer mes recherches, retrouver les noms et les histoires correspondant aux photos des déportées. J’ai donc décidé de ne plus continuer ma fonction de directeur à la Tachkemoni après la fin de cette année scolaire. J’ai découvert que mes vraies passions sont enseigner, guider à la Caserne Dossin et continuer à faire des recherches sur le thème de la Shoah en Belgique. L’année académique prochaine, je commence, à l’Université de Louvain, un Doctorat en Sciences Religieuses.

L’Arche : Allez-vous tenter de consulter des archives particulières lors de ces études ?

Jan Maes : Oui, je suis très intéressé par les archives de l’Auditorat-Générale avec les procès d’après-guerre des membres de la Sipo-SD d’Anvers et de Bruxelles. Elles me permettront de retrouver des informations sur leurs victimes mais aussi des Justes arrêtées. Lorsque j’ai réalisé mes recherches précédentes, j’ai pu consulter quelques dossiers de collaborateurs flamands dans lesquels j’avais retrouvé de nombreuses informations sur des victimes. D’autres chercheurs ont surtout travaillé sur la question des bourreaux mais pas assez sur celle des victimes et leurs sauveurs.

Alexander Grosz Alexander Grosz

L’Arche : Ces sauveurs sont-ils aussi des silhouettes sans photos, comme ces victimes que vous avez identifiées ?

Jan Maes : Souvent, mais parfois je trouve aussi beaucoup d’information sur ces sauveurs. Par exemple, un couple protestant qui avait sauvé Sylvie Reichman, née en 1939, dont les parents ne sont jamais revenus. En 1946, la grand-mère, également sauvée par ce couple protestant, décide de partir s’installer à New York avec sa petite fille Sylvie. Le contact est perdu entre Sylvie et ses sauveurs. En 2005 j’ai pu retrouver Sylvie à Mount Kisco (dans l’État de New York) et j’ai pu contacter les enfants des protestants qui l’ont cachée. Lors des retrouvailles, en arrivant au village, Sylvie, très émue, aperçoit un drap étendu sur la maison d’un des enfants protestants avec l’inscription « Bienvenue petite sœur ». La famille protestante n’avait jamais oublié Sylvie, mais personne ne savait ce qu’elle était devenue. Ce jour-là, Sylvie m’a dit : « Jan, tu m’as redonné une famille ! »

Lorsqu’on parle des 25 836 victimes déportées de la Caserne Dossin, on retient uniquement le chiffre. Moi je préfère m’intéresser aux individus qui ont chacun leur histoire. Une histoire qui m’a touché profondément, c’est l’histoire d’Alexander Grosz, né en 1928 et arrêté avec sa mère et ses deux sœurs la nuit du 30 janvier 1943. Klaas Sluys, le protestant qui les avait cachés, a été également arrêté. La maman et ses enfants ont été déportés à Auschwitz et ne sont jamais revenus. Le talith d’Alex est resté derrière. Je l’ai reçu de cette famille protestante en guise de cadeau pour mes recherches. C’est le cadeau le plus important que j’ai reçu dans ma vie. Je l’ai pris avec moi lors d’un séjour en Israël et dans le Hall of Names à Yad Vashem je me suis fait la promesse que tant que j’en aurais la capacité physique et mentale, je continuerai mes recherches. Lorsque je suis allé à Auschwitz avec mes collègues guides de la Caserne Dossin, ou lorsque j’ai été devant le Mur des Lamentations, j’ai demandé à un homme juif présent à dire le kaddish avec ce talith, et le 27 janvier dernier, j’ai demandé à un de mes élèves de porter ce talith lors du chaharit à la synagogue de notre école. J’ai pleuré comme un enfant.

L’Arche : Il doit y avoir très peu d’archives d’avant-guerre.

Jan Maes : Quasiment plus rien à part quelques photos. Certaines se trouvent aux Archives Communales d’Anvers grâce notamment à Sylvain Brachfeld. En 2020, l’école fêtera ses 100 ans. Cela ne sera pas évident d’écrire une histoire de la Tachkemoni par manque d’archives. Pour l’instant, je retranscris les noms qui figurent dans le livre d’inscription de l’école à partir du 2 mai 1945 et je mets ces noms, avec les dates de naissance et d’inscription à la Tachkemoni, sur la page de notre Facebook groupe « Tachkemoni oudleerlingen ». Grâce à l’aide des anciens élèves, petit à petit, on retrouve quand même beaucoup d’informations. Kol hakavod.

En tant qu’historien et professeur de religion catholique, mes recherches m’ont amené à faire la connaissance de la communauté juive qui m’accueille et dans laquelle je me sens très bien.

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